Le Jour J

Par Laurent Ridel • 14 sept, 2010 • Catégorie: Zoom sur un événement

« Croyez-moi, Lang, les premières vingt-quatre heures de l’invasion seront décisives… Le sort de l’Allemagne en dépendra…. Pour les Alliés, comme pour nous, ce sera le plus long jour ». Le feld-maréchal allemand Erwin Rommel s’adressait ainsi à son aide de camp le 22 avril 1944. En charge de la défense des zones côtières allant de l’Escaut à la Loire, le commandant attendait fébrilement le débarquement allié. Il ne savait pas que le Jour J aurait lieu moins de deux mois plus tard et que la paisible Normandie se trouverait au cœur de l’événement.

Le général Eisenhower en compagnie de parachutistes

Le général Eisenhower en compagnie de parachutistes. Surnommé Ike, le commandant suprême d’Overlord discute avec les soldats qui seront parachutés en Normandie dans la nuit du 5 au 6 juin (U.S Navy, Wikimedia)



- Dès le printemps 1942 le président des Etats-Unis Roosevelt approuva l’idée d’un débarquement en Europe. Pourtant, il ne se concrétisera que trois ans plus tard. Pourquoi une telle attente ?

- Outre le fait que ce débarquement nécessitait une importante préparation, il faut expliquer cette longue attente par les divergences stratégiques entre les Alliés. C’est un point qu’a mis en lumière l’historien Olivier Wieviorka. Si les Américains estimaient prioritaires la mise en place d’un débarquement en Europe du Nord-Ouest, Churchill montra des réticences à ce projet. Le premier ministre britannique préférait attaquer l’Allemagne sur des fronts secondaires, certes moins importants mais plus faciles à tenir. Il était en cela fidèle à la stratégie anglaise, vieille de deux cents ans : éviter le combat frontal et agir plutôt dans des zones périphériques. Pendant près de deux ans, Roosevelt consentit à suivre son allié Churchill.

- Overlord, le nom du code du débarquement allié en Europe du Nord-Ouest, fut donc repoussé au profit d’autres opérations…

- Oui, les Alliés débarquèrent d’abord sur les côtes marocaines et algériennes en décembre 1942, puis en juillet 1943, en Italie du sud. Ces opérations furent plutôt des succès mais, en raison de leur situation périphérique, n’affaiblissaient pas beaucoup le Reich. Le président américain Roosevelt reprit donc la main sur la stratégie militaire alliée. Au cours de la conférence anglo-américaine de Washington en mai 1943, il imposa un débarquement en Europe de l’ouest pour le 1er mai 1944. L’opération fut confirmée en novembre 1943 à la conférence de Téhéran qui réunissait Roosevelt, Churchill et Staline. Ce dernier accueillit très favorablement l’idée car l’ouverture d’un second front en Europe assurerait aux Russes un allègement des forces allemandes à l’est.

- Le 6 décembre 1943, l’américain Dwight Eisenhower fut choisi pour préparer et assurer l’exécution du débarquement. Âgé de 54 ans, ce militaire était selon les mots d’Olivier Wieviorka « un logisticien plutôt qu’un guerrier ». Il n’avait jamais commandé une division mais avait déjà supervisé le débarquement en Afrique du Nord (l’opération Torch). Commença pour Eisenhower une course contre la montre : les forces alliées devaient être prêtes pour le début du mois de juin 1944. On peut dire qu’il remplit avec succès cette mission…
- Oui, en effet, grâce à ses qualités de logisticien (mais aussi de diplomate), Eisenhower réussit à mettre en place le plus grand débarquement de l’histoire. Sa tâche était pourtant immense puisqu’elle s’étendait de l’acheminement des troupes en Grande-Bretagne à la préparation tactique du débarquement en passant par l’équipement de l’armée. Eisenhower peina notamment à rassembler suffisamment de bateaux. Les Britanniques engagés en Méditerranée refusant de dégarnir leur propre front, il dut faire venir des barges du Pacifique. Pour transporter les conscrits américains des États-Unis en Grande-Bretagne, on utilisa notamment des paquebots de luxe comme le Queen Elisabeth et le Queen Mary. En mars 1944, 1,5 millions d’Américains étaient sur le sol britannique.


- Rassembler la plus forte armée possible ne garantissait pas le succès d’Overlord. Les Alliés comptaient aussi sur l’effet de surprise. Surprise non pas sur le débarquement (les Allemands savaient très bien que les Anglo-Américains allaient tenter un débarquement en Europe) mais sur la date et le lieu de ce débarquement. D’où l’opération Fortitude. Pouvez-vous nous l’expliquer ?

- Comme vous l’avez dit, l’opération Fortitude était destinée à tromper les Allemands sur le lieu et la date du débarquement. A cet effet, les Alliés utilisèrent toutes les armes de la désinformation. Ils bombardèrent intensément des régions pour faire croire au Reich que le débarquement aurait lieu dans ce secteur. Ils créèrent de faux trafics radios entre des états-majors fictifs pour donner l’illusion de la préparation d’une grande opération. Ils utilisèrent des agents doubles, embauchés par l’Abwehr puis retournés par les Anglais, pour qu’ils transmettent des données erronées aux services d’espionnage allemands. L’opération Fortitude réussit à merveille : les Allemands ne surent jamais vraiment où et quand se produirait le débarquement. Hitler fut donc contraint d’éparpiller ses forces sur toute la façade maritime occidentale, c’est-à-dire de la Gascogne au Danemark.

- Pourtant les Allemands avaient deviné que le débarquement aurait lieu le 6 juin. N’avaient-ils pas capté les deux fameux vers de Verlaine : « les sanglots longs des violons de l’automne blessent mon cœur d’une langueur monotone ». Ils savaient que c’était un message destiné à la Résistance pour les avertir de l’imminence de l’événement.
- Oui, un officier allemand du contre-espionnage capta le 1er ver à la BBC dans la nuit du 1e juin. Il avertit son chef d’état-major qui mit aussitôt en alerte la 15e armée. La 15e armée défendait notamment les côtes du Pas de Calais. L’information fut aussi transmise au quartier général du général Von Rundstedt à Saint-Germain-en-Laye et à celui de Rommel à la Roche-Guyon. Eux seuls pouvaient mettre en alerte les armées stationnées en Normandie ou faire appel à des renforts d’unités blindées. Étrangement ces deux états-majors ne prirent aucune de ces dispositions. Probablement parce que les Allemands avaient tellement été intoxiqués de fausses alertes qu’ils doutaient maintenant de toute nouvelle information prédisant le débarquement.

- Peut-être aussi parce qu’ils comptaient sur le Mur de l’Atlantique pour arrêter les assaillants. En quoi consistait ce Mur ?

- En théorie, ce devait être une ceinture de bastions et de fortifications gigantesques couvrant les côtes allant de la Norvège à la frontière franco-espagnole. Imaginée par Hitler dès 1941, le mur devait assurer la défense de plus de 4500 km de côtes ! Tâche titanesque qui ne put jamais être menée à terme malgré la réquisition des populations locales. Nommé en 1943 inspecteur des fortifications à l’ouest, Rommel constata les lacunes et accéléra les travaux. Il eut en plus l’idée d’installer à l’abord des côtes des obstacles sous-marins (des cônes en béton, des tétraèdres en acier, des pieux…), certains étant minés. Leur but était de bloquer ou de crever les embarcations alliés qui tenteraient de débarquer. Ces obstacles posèrent en effet beaucoup de difficultés aux Alliés le jour J.

- Les Alliés hésitèrent plusieurs mois sur le lieu du débarquement. Normandie ou Pas-de-Calais ? Finalement, la première fut choisie. Quels avantages présentait la région ?
- Les deux régions se valaient. Elles étaient parmi les plus proches de l’Angleterre et du coup réduisaient le temps de traversée de la Manche. En outre, la Normandie et le Pas-de-Calais offraient chacune des côtes basses et de grandes plaines dans l’arrière pays, deux conditions idéales pour débarquer puis pour installer des bases aériennes. Toutefois, la Normandie présentait l’inconvénient de se situer plus loin des grands ports européens (Anvers notamment) et du cœur du Reich que le nord de la France. Or les Alliés avaient besoin de grands ports pour importer leur matériel et de se rapprocher du cœur du Reich pour accélérer sa chute. Toutefois, les Alliés surent tirer profit de cet éloignement. Ils se dirent : « puisque le Pas-de-Calais présentait tous les avantages, les Allemands y concentreraient leurs forces ; alors faisons leur un pied de nez en débarquant en Normandie ».

- Dans la nuit du 5 au 6 juin, l’immense flotte alliée – environ 1200 bâtiments de guerre et 5700 navires de transport – se mit en mouvement dans les ports anglais de manière à arriver en vue des côtes normandes à l’aube. Pendant cette traversée de la Manche, des soldats alliés étaient déjà en train de combattre en Normandie. Il s’agissait de troupes aéroportées ou parachutées. Quel était exactement leur rôle ?
- Elles devaient préparer au mieux le débarquement de leurs camarades sur les plages. Précisément, ils devaient tenir les flancs de la future zone de débarquement, à savoir le secteur de Saint-Mère l’Eglise à l’ouest et l’estuaire de l’Orne à l’est.

- Ces largages nocturnes faillirent virer au tragique…

- En effet, beaucoup de parachutistes ne furent pas larguées sur les points prévus. Ceux qui ont vu le film Le jour le plus long ont tous en tête l’image du soldat John Steele dont le parachute s’accrocha au clocher de Saint-Mère l’Eglise sous les yeux des Allemands. Il resta ainsi suspendu au monument et ne conserva la vie qu’en faisant le mort. Mais d’autres eurent moins de chances. Des parachutistes atterrirent en pleine mer ou dans les marais de la Dives ou de Carentan. La plupart se noyèrent. On a vu des soldats se noyer dans un mètre d’eau simplement parce que le poids de leur équipement et de leur parachute mouillé les empêchait de s’extirper de la vase. Malgré ces pertes et la dispersion des troupes, les unités aéroportées ou parachutées réussirent à atteindre leurs objectifs.

- Le plan d’Overlord prévoyait cinq secteurs de débarquement situés principalement sur les côtes du Calvados ainsi que sur quelques plages orientales du Cotentin. Chaque secteur était doté d’un nom de code. Les Américains devaient débarquer à l’ouest à Utah et Omaha, les Britanniques à Sword et Gold et les Canadiens à Juno. Quelle était la tactique pour conquérir le rivage ?

Carte d'Overlord

Les cinq secteurs où débarquèrent les Alliés le 6 juin 1944

- Trois-quarts d’heure avant le débarquement, les bâtiments de guerre pilonneraient la côte d’obus afin de détruire les défenses côtières. Le débarquement était programmé à l’aube au moment où la marée serait mi-montante ; une mer trop haute empêcherait en effet de repérer les obstacles sous-marins tandis qu’une mer trop basse obligerait les troupes à courir plus d’un kilomètre avant d’arriver au pied des défenses allemandes. Des barges débarqueraient hommes et véhicules en plusieurs vagues. Pendant que des soldats liquideraient les derniers points de résistance allemands, d’autres feraient sauter les obstacles sur la plage afin de dégager des passages vers l’intérieur des terres. Le gros des troupes et du matériel pourrait alors débarquer à leur tour et se ruer sur l’arrière-pays.

- À 6h30 précise (l’heure H), la première vague d’assaut s’élança sur les plages d’Omaha et d’Utah, suivie à 7h45 par les Anglais sur Sword et Gold et enfin à 7h55 par les Canadiens sur Juno. Rapidement, l’opération tourna à l’avantage des Alliés…
- Sur la plupart des plages, le mur de l’Atlantique ne tint pas même pas une heure. Les côtes s’avérèrent peu défendues. Certaines batteries qui inquiétaient tant les stratèges alliés dans les mois précédant le débarquement se révélèrent dépourvues de canons. Le mur de l’Atlantique vanté par la propagande allemande n’était finalement pas terminé. Les défenses du Reich plièrent surtout par le nombre. Sur Juno, les 2400 Canadiens du général Keller affrontaient seulement 400 Allemands. Mais ce succès global ne doit pas occulter les multiples points noirs auquel se heurtèrent les soldats. À écouter ces acteurs de l’événement, on se rend compte que chacun eut une perception différente du Jour J. Pour certains, le débarquement fut une promenade de santé, comparé aux entraînements qu’ils avaient reçu en Angleterre. D’autres se demandent comment ils ont survécu au milieu des rafales et des explosions. Tout dépendait de l’endroit précis où avait débarqué le soldat (et aussi de l’heure). La situation pouvait être complètement différente sur un même secteur.

- Dans son ensemble, un secteur du débarquement donna toutefois les pires difficultés. Je veux parler d’Omaha. En quelques heures, les Américains y perdirent environ 2500 soldats. A quelles difficultés se heurtèrent les troupes qui tentaient de prendre pied sur le rivage ?

Des soldats dans une barge de débarquement

Des soldats dans une barge de débarquement (US Navy - Wikimedia Commons)

- En raison des dunes et des collines qui bordaient la plage, la topographie d’Omaha facilitait la défense allemande. Les bombardements précédent le débarquement auraient pu réduire les points fortifiés mais ils avaient généralement manqué leur cible. De plus, grave erreur des Alliés, ils s’attendaient à affronter la 716e division d’infanterie de la Wehrmacht composée entre autres de supplétifs, c’est-à-dire de Polonais, de Russes peu motivés à défendre le IIIe Reich. Or, ils tombèrent sur une division bien plus redoutable, la 352e. Les Allemands résistèrent donc avec acharnement et prirent un malin plaisir à viser les soldats du génie américain qui tentaient sous la mitraille de débarrasser la plage de ses obstacles. Face à une telle déconfiture, le général américain Omar Bradley se demanda au milieu de la journée s’il ne devait pas renoncer à l’attaque et débarquer le reste des troupes et du matériel à Utah. Finalement, l’audace de quelques officiers retourna la situation. Omaha tomba à la fin de la journée.

- Quel rôle jouèrent les Français dans le débarquement ? Je crois savoir que certains ont participé à l’assaut des plages.
- Oui, les 177 hommes du commandant Philippe Kieffer débarquèrent à Sword et contribuèrent notamment à la prise du casino d’Ouistreham. Mais, convenons-en, leur nombre représentait une goutte d’eau parmi les troupes qui participèrent au Jour J. La France Libre combattait surtout en Méditerranée. De Gaulle ne fut jamais invité aux préparatifs d’Overlord et n’apprit l’imminence du débarquement que le 4 juin. Au final, les Français les plus actifs furent les Résistants. Après avoir apporté aux Alliés des informations très précieuses sur le dispositif de défense allemand, ils contribuèrent par le sabotage des fils téléphoniques, des voies ferrées et du matériel ferroviaire à ralentir l’arrivée des renforts allemands vers les plages de Normandie.

Une plage d’Omaha l’après-midi du 6 juin

Une plage d’Omaha l’après-midi du 6 juin. De nombreux obstacles encombrent la plage (US Navy - Wikimedia)


- Comment expliquer la défaite allemande ?
- L’historien Olivier Wieviorka estime que le Reich paya trois grandes faiblesses. Premièrement, la Luftwaffe qui, par manque d’avions de chasse et de bombardiers, fut incapable de repérer les préparatifs du débarquement en Angleterre puis de contre-attaquer le Jour J. Deuxièmement, la marine qui laissa tranquillement la flotte alliée traverser la Manche. Troisièmement, les services d’espionnage qui ne surent jamais affirmer avec assurance le lieu et la date du débarquement.

- On a aussi expliqué la défaite allemande par la lenteur de leur réaction. Qu’en pensez-vous ?

- A l’appui de cette thèse, on explique que Rommel et Hitler ne furent avertis du débarquement que vers 9h alors que les premiers parachutistes alliés avaient été largués sur la Normandie vers 0h15 et que l’assaut des plages avait démarré à 6h30. Les états-majors allemands tardèrent à lancer l’alerte générale. D’abord parce qu’il ne croyait pas à l’imminence du débarquement. Quand les soldats allemands s’accrochèrent avec les parachutistes durant la nuit, ils découvrirent aussi des mannequins de paille largués par l’aviation alliée. Ils en conclurent à une manœuvre de diversion. Puis quand les Alliés se ruèrent à l’assaut des plages, ils se demandèrent à nouveau si l’opération n’était pas une ruse cachant un véritable débarquement dans le Pas-de-Calais. La méfiance des officiers allemands fit perdre quelques heures à la contre-offensive du Reich. Ce temps perdu fut-il pour autant décisif dans la victoire alliée ? A mon avis, non. La défaite allemande tient plus à la qualité de la préparation du débarquement allié et à l’insuffisance du mur de l’Atlantique.

- Quel était le bilan du débarquement au soir du 6 juin ?
- Le commandement allié était largement satisfait : les troupes avaient réussi à prendre pied sur les cinq plages. Les pertes se révélaient largement inférieures aux prévisions : on comptait environ 10000 morts, blessés ou disparus alors qu’on en attendait 25000. Moins de 3 % des effectifs débarqués avaient trouvé la mort. Le débarquement n’a pas été si meurtrier qu’on le croit souvent. Toutefois, deux bémols empêchaient le commandant suprême Eisenhower de se féliciter : d’une part, Caen n’avait pas été prise alors que la ville constituait un objectif du Jour J. D’autre part, les Allemands n’avaient pas encore lancé leur contre-offensive. Plusieurs divisions blindées convergeaient vers les côtes normandes et elles pouvaient bien rejeter dans les prochains jours les Alliés à la mer.

À lire

- Olivier Wieviorka, Histoire du débarquement de Normandie. Des origines à la libération de Paris, Éditions du Seuil, 2007
- Cornelius Ryan, Le Jour le plus long, Robert Laffont, 2004 (1e édition en 1960)

À voir

- Le Jour le plus long, réalisé par Ken Annakin, Andrew Marton, Bernhard Wicki, sorti en 1962, avec John Wayne et Richard Burton.
- Il faut sauver le soldat Ryan, Réalisé par Steven Spielberg, sorti en 1998, avec Tom Hanks.

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