La Normandie, rêve d’autonomie

Au regard de leur histoire prestigieuse, les Normands ont conservé une forte conscience de leur particularisme. Un sentiment qui a pu s’exprimer sous des revendications autonomistes sans remettre véritablement en cause leur appartenance à la France. Encore aujourd’hui, quelques Normands aspirent à ce que Paris leur laisse plus de marge de manœuvre.

Traitement de faveur

Blason de la Normandie ducale. Il est composé de deux léopards « passant », c’est-à-dire deux lions marchant sur trois pattes (Wikimedia Commons).

En 1204, après la conquête de la Normandie, le roi de France Philippe Auguste s’est bien gardé d’effacer toutes les institutions ducales. Il n’a pas supprimé l’Échiquier, la cour de justice suprême. Il n’a pas abrogé la coutume de Normandie, un code juridique qui règle les mariages, les successions… Les Normands suivront cette coutume jusqu’à la Révolution.

Un siècle après leur soumission, alors que les tensions nées de la conquête s’apaisent, les Normands se permettent d’être plus revendicatifs vis-à-vis des Capétiens. Justement, après le règne de Philippe le Bel, le pouvoir royal connait un affaiblissement dont les Normands profitent aussitôt. En 1315, le roi Louis X le Hutin leur accorde un ensemble de privilèges, regroupé dans une Charte aux Normands. Selon ce texte, nul impôt supplémentaire ne pourra leur être imposé « sauf en cas de grande nécessité » (une guerre par exemple). L’Échiquier devient une cour souveraine comme au temps de la Normandie ducale : le parlement de Paris ne pourra plus recevoir d’appel de ses jugements. Autrement dit, la Normandie retrouve une indépendance judiciaire qui garantit à ses habitants d’être jugés au « pays ».

Le roi Louis X le Hutin octroie la Charte aux Normands en 1314. Jusqu'à la Révolution, ce texte sera l'étendard brandi par les Normands lors des conflits avec la royauté.

Le roi Louis X le Hutin octroie la Charte aux Normands en 1314. Jusqu’à la Révolution, ce texte sera l’étendard brandi par les Normands lors des conflits avec la royauté (manuscrit Le Grand Coutumier de Normandie, manuscrit du XIVe siècle, Petit-Palais. Musée des Beaux-Arts de la ville de Paris).

Attentif à se concilier les Normands, le pouvoir royal prend aussi des mesures symboliques. En 1332, la fonction ducale est rétablie. Le roi Philippe VI nomme en effet son fils Jean, duc de Normandie. La résurrection du duché, qui plus est au profit de l’héritier du trône, flatte les Normands. A partir de 1339, le roi prend habitude de réunir les États de Normandie, une assemblée de prélats, de barons et de bourgeois normands, pour obtenir leur accord à une nouvelle imposition extraordinaire. Après l’Échiquier, voilà une nouvelle institution qui témoigne d’une certaine autonomisation du duché au sein du royaume de France.

La fin de l’exception normande

Cependant, ces diverses concessions interviennent dans un contexte particulier : l’affaiblissement du pouvoir monarchique et l’entrée dans la guerre de Cent Ans qui contraint le roi à s’assurer de la fidélité et de l’engagement des Normands dans l’effort militaire et financier du royaume.

Après la fin de la guerre, les privilèges normands sont remis en cause. En 1468, sur ordre du roi Louis XI, des sergents brisent solennellement l’anneau ducal. Il n’y aura plus de duc de Normandie. Dans l’élaboration et l’application de sa politique fiscale, la monarchie se dispense de plus en plus du consentement des États de Normandie. Vidées de leur pouvoir, rarement convoquées, ces assemblées ne sont plus réunies par Louis XIV après 1657. L’absolutisme réduit à néant les rêves d’autonomie normande.

Toutefois, la coutume de Normandie, réformée en 1583, reste de vigueur en terre normande et l’Échiquier, devenu Parlement de Normandie en 1515, est confirmé dans ses attributions. Devant l’effacement des États de Normandie, il tend à s’ériger en défenseur de la cause normande face à l’autorité royale.

Le palais de justice à Rouen, anciennement siège du Parlement de Normandie

Le palais de justice, anciennement siège du Parlement de Normandie (Putneymark, licence Creative Commons, Flickr.com).

Plus que la monarchie absolue, c’est la Révolution qui supprime le particularisme administratif et juridique de la Normandie. Engagés dans une œuvre régénératrice et uniformisante, les députés de l’Assemblée constituante divisent la province en cinq départements (Seine-Maritime, Eure, Calvados, Orne, Manche), suppriment, et la coutume de Normandie, et le Parlement de Normandie. La Normandie perd toute consistance institutionnelle.

Des revendications récentes d’autonomie

Cette dilution de la Normandie dans la France ne suscite pas de résistance. Pourtant, au XIXe siècle, s’épanouit un régionalisme normand. Des érudits étudient les grands édifices religieux du Moyen Âge, racontent les grandes heures du duché, dessinent les costumes traditionnels des paysannes ou collectent les légendes et danses normandes. Dans un monde évoluant à grande vitesse, ces hommes recherchent les fondements de l’identité provinciale dans l’histoire, le patrimoine, les traditions, les mœurs et coutumes, les paysages régionaux. Pour autant, ce mouvement culturel ne débouche sur aucune revendication politique.

L’historien Roger Jouet se demandent si les Normands, du moins une partie, ne se sont pas convertis à l’autonomisme sur le tard : « Serait-il trop téméraire d’écrire qu’il y a eu plus de contestations de l’annexion française depuis cent ans qu’au XIIIe siècle ? ». En 1921-1923, le Manchois Louis Beuve propose la renaissance du Parlement de Normandie, dont le chef prêterait serment sur le « coustumier ». Pour audacieuse qu’elle soit, cette proposition a un impact limité, son auteur ayant choisi de la publier dans un roman, La Lettre à la morte, et non de la défendre dans l’arène politique.

Le logo du Mouvement Normand.

Le logo du Mouvement Normand.

C’est finalement la division en Haute et Basse-Normandie dans les années 1950 qui réveille la conscience régionaliste. Quelques associations et partis politiques militent en faveur de la réunification et attendent de l’État (ou de l’Europe) des régions dotées de plus de pouvoirs. Ils ne remettent pas en cause le rattachement à la France mais plutôt le centralisme parisien. Le Mouvement normand fondé en 1969 est un des représentants pérennes de ces aspirations autonomistes. Une autonomie mesurée puisqu’en 2015, le programme politique du Mouvement normand l’envisageait seulement pour « la culture, la santé, la recherche et l’enseignement supérieur ». Pas de quoi remettre en cause la Constitution.

Et l’indépendance ?

« Normandie indépendante ! », ce slogan se rencontre parfois sur les forums du web. Les internautes semblent lancer ces deux mots comme une plaisanterie, tant l’idée semble absurde. On n’imagine pas des députés normands réclamer l’indépendance à l’Assemblée nationale ou des régionalistes faire exploser des bombes pour la cause. Le cas normand n’a rien à voir avec le Pays basque, la Flandres ou l’Écosse. Néanmoins, vers l’an 2000, existait le PNI, le très confidentiel Parti de la Normandie indépendante.

En réalité, l’indépendance ne semble jamais avoir été une ambition pour l’immense majorité des Normands. Depuis 1204, ils restent volontairement ancrés à la locomotive « France » même si parfois ils pestent contre les « horsains », ceux qui ne sont pas de la région. Face aux risques de perte identitaire ou face à l’oppression du pouvoir, s’organisent des mouvements pour défendre les intérêts provinciaux. En 1639, les paysans « nu-pieds » se révoltent contre les impôts royaux mais leur chef proclame sa fidélité au roi Louis XIII. En 1832, le Bayeusain Arcisse de Caumont fonde l’Association normande dont l’ambition cachée est de pratiquer du lobbying économique auprès de l’administration centrale au profit de la Normandie.

Si on voulait se convaincre des sentiments nationaux des Normands, on peut la trouver au XIXe siècle chez Jules Barbey d’Aurevilly. Le plus régionaliste de nos romanciers a beau déclarer être « plus normand que français »,  il n’empêche que sa formule démontre qu’il ne renie pas totalement la France.

A lire

  • Jouet Roger, Et la Normandie devint française, Cully, OREP, 2004.
  • Neveux François, La Normandie royale: des capétiens aux Valois (XIIIe – XIVe siècle), Rennes, Éd. Ouest-France, 2005.

Laurent Ridel

Historien de formation, je vis en Normandie. Ma passion : dévorer des livres et des articles d'historiens qualifiés puis cuisiner leurs informations pour vous servir des pages d'histoire, digestes et savoureuses.

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5 Responses

  1. A. Leroux dit :

    Bonjour,
    Désolé pour la critique mais certaines fautes d’orthographes me sautent aux yeux, notamment « Le plus régionaliste des romanciers a beau déclarER être « plus normand que français », il n’empêche que sa formule démontre qu’il ne renie pas totalement la France. »
    Merci 😉
    A.L.

  2. Bonsoir, Laurent….
    Excellent article, néanmoins vous avez oublié Environnement pour les demandes du mouvement normand.Je rappelle, autre, que l’association se qualifie de groupe de pression (revue l’unité normande, culture normande) …j’en dis pas plus……
    Excellent site , bonne continuation…..Gilles de généahistoire………….

    • Laurent Ridel dit :

      Merci Gilles pour ces compléments. Au moment de la rédaction de l’article, le site du Mouvement Normand ne précisait pas la dimension environnementale. Et aujourd’hui, le site du Mouvement normand ne fonctionne pas. Votre commentaire servira de précision.

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