La Normandie face aux Barbares : de la fin de l’Antiquité au début du Moyen Âge

Le trou noir. C’est l’image de la période couverte par les derniers siècles de l’Empire romain et les temps mérovingiens. La faute aux « invasions barbares » qui auraient semé le chaos en Gaule, et en particulier dans la future Normandie. Plutôt qu’un anéantissement, les fouilles archéologiques révèlent une reconfiguration de l’espace, une recomposition de la société, une autre façon de bâtir, bref une nouvelle civilisation.

Le pillage des Huns

L’image classique des Barbares : des pillards de richesses romaines et des meurtriers. En l’occurrence, des cavaliers huns s’attaquent à une villa romaine. Tableau de Georges Rochegrosse, 1894. Wikimédia commons.

Étalée sur 300-400 ans, cette période se trouve à cheval sur l’Antiquité et le Moyen Âge. Les historiens parlent d’Antiquité tardive pour son début (fin du IIIe siècle jusqu’en 476) puis d’époque mérovingienne pour sa partie médiévale (476-750). Les livres balaient généralement ces quelques siècles obscurs et mal aimés. Plus encore en Normandie où les affaires sérieuses semblent commencer avec les invasions vikings au IXe siècle.

Il y a pourtant matière à raconter, matière à montrer. Les dernières recherches historiques étoffent ou révisent la chronologie traditionnellement réduite à la chute de l’Empire romain en 476 et à l’arrivée de Clovis en 486. Les fouilles archéologiques ne s’arrêtent pas sur un constat de destruction : c’est aussi une époque où s’érigent les premières églises et où les soi-disant Barbares créent de remarquables objets artisanaux.

L’Armorique avant la Normandie

Raconter l’histoire de la région, c’est comme vouloir construire une maison avec une dizaine de briques. Les historiens manquent cruellement de matériaux. On peut néanmoins dégager quelques grandes lignes sans toujours fixer des dates précises.

Une évidence d’abord : la Normandie n’existe pas encore, les Vikings attendent leur heure. Alors de quoi parle-t-on ? La future Normandie est comprise dans l’Armorique. Cette Armorique, ce n’est pas seulement la Bretagne comme on pourrait le penser ; ce sont à l’époque toutes les régions riveraines de la Manche, entre la Loire et la Seine.

Attaques sur l’Armorique

Comment va cette Armorique pendant l’Antiquité tardive ? Mal comme le reste de la Gaule.

Depuis la fin du IIIe siècle, elle subit les raids dits barbares ou germaniques. Principalement ceux des Saxons et des Francs qui ont comme particularité d’attaquer aussi par mer. En réaction, l’administration impériale bâtit des fortifications le long des côtes de la Manche et installe à demeure des légions, notamment la Prima Flavia Gallicana Constantia (elle laissera son nom à la ville de Coutances). Pour renforcer ses effectifs, l’armée intègre des Germains dans ses rangs.

Mais ne mettons pas l’entière responsabilité des difficultés romaines sur le dos des Barbares. La succession au trône impérial est de plus en plus disputée. Aux quatre coins de l’Empire, des généraux se proclament empereurs. D’où des guerres civiles. Le harcèlement fiscal pousse des paysans à fuir devant les collecteurs. Ils se regroupent en bandes pour piller le pays. La pax romana (paix romaine) appartient au passé. Lire mon article sur la Normandie gallo-romaine.

L’Armorique se détache de Rome

Confrontées à cette instabilité, les provinces armoricaines entrent en dissidence à la fin du IVe ou au début du Ve siècle. Elles chassent les autorités romaines pour se gouverner elles-mêmes.

Néanmoins, la rupture n’est pas totale avec Rome. Il arrive que les Armoricains se battent aux côtés des Romains dans la guerre contre les Barbares. Parfois, les autorités impériales semblent reprendre le contrôle de la région. Mais la tendance est que l’Armorique leur échappe de plus en plus.

Quand en l’an 476, le dernier empereur romain d’Occident est déposé, la Gaule a depuis longtemps tourné la page.

Et soudain apparut Clovis

Dans cette période obscure ressort une figure bien connue : Clovis. À la fin du Ve siècle, ce roi des Francs entame la conquête de la Gaule du Nord, mais se heurte à l’Armorique.

Si l’on en croit l’historien byzantin Procope de Césarée, il semble que les Francs n’arrivent pas à mettre la main sur la région. Clovis doit négocier. Des mariages sont conclus entre les dirigeants francs et l’élite armoricaine. Les deux peuples fusionnent. Ce ralliement est facilité par la conversion du roi franc en 506 probablement. L’Armorique a désormais son destin lié aux Mérovingiens, la dynastie issue de Clovis.

Plaque-boucle

Plaque bouche à décor damasquiné d’argent et de laiton (fin VIIe siècle). Exposition « Vous avez dit barbares ? » au musée de Normandie, 2018-2019.

Ne dites plus « invasions barbares »

On vous l’a peut-être appris à l’école : tous ces Francs, ces Saxons, mais aussi ces Wisigoths, ces Vandales, ces Huns… se seraient jetés sur l’Empire romain décadent comme des chiens de chasse sur un cerf à l’agonie. Rome aurait croulé sous les invasions barbares.

Peu d’historiens osent aujourd’hui employer cette expression « invasions barbares » tant elle est trompeuse et connotée négativement. Elle laisse penser à une brusque submersion de la population locale par des bandes de sauvages sanguinaires. Or cette migration ne fut ni massive ni brève. Elle fut même parfois pacifique.

Comme on l’a vu, Rome a recruté volontairement des Germains dans son armée. Elle a aussi accepté que certains s’installent, avec femmes et enfants, à l’intérieur de ses frontières.

Au lieu d’invasions barbares, préférez « grandes migrations de peuples ».

Les Barbares ont-ils tout dévasté ?

Il est tentant d’assimiler les Barbares aux Vikings. Même rage de tout détruire, de tout massacrer. Même irrespect de la Civilisation.

Bien au contraire, les Barbares, à force d’avoir côtoyé et parfois intégré la culture romaine, sont fascinés par elle. Ils ne cherchent pas forcément à l’anéantir, mais plutôt à s’y couler.

Leur arrivée en Normandie n’a pas provoqué un cataclysme. Certaines fouilles archéologiques attestent d’une continuité du peuplement pendant ces siècles troubles. Par exemple, le site de Saint-Martin-de-Trainecourt, exploré à Mondeville, près de Caen, ne montre pas un abandon de l’habitat entre le IIIe et VIIe siècle ap.-J.-C.

Des âges sombres

N’embellissons pas trop le tableau : la période n’est pas prospère. Des terres ont été définitivement désertées ; la population a fortement baissé au Ve siècle ap.-J.-C.

À la différence des Romains ou des gens du Moyen Âge central, les Mérovingiens ne nous ont laissé aucun monument encore visible. Même lors de fouilles, les archéologues peinent à retrouver la trace de grands bâtiments en pierre. Comme si le savoir-faire avait disparu. Comme si aucun personnage n’avait eu la capacité d’imposer son empreinte dans le paysage.

Dans les nécropoles (cimetières), l’étude des squelettes révèle une population à la faible espérance de vie. On meurt souvent entre 25 et 40 ans. Sans compter la très forte mortalité infantile.

Qui se cache derrière les Francs ?

Reprenons la chasse aux clichés. Les nouveaux arrivants, Francs et autres Germains, ne provoquent pas un raz-de-marée démographique. Ils sont sûrement beaucoup moins nombreux que les autochtones.

Sont-ils d’ailleurs vraiment des Francs ? L’historiographie récente est en train de remettre en cause la réalité ethnique de ce peuple. Derrière certains Francs, se cachent d’authentiques Gaulois. Ils ont adopté un nom germanique, ils portent les mêmes vêtements dans le but de ressembler aux vainqueurs et d’avoir les mêmes privilèges qu’eux.

guerrier franc

Costume reconstitué d’un guerrier franc. Remarquez la francisque, suspendue à la ceinture. Exposition « Vous avez dit Barbares ? » au musée de Normandie, 2018-2019

Une nouvelle civilisation

Même s’ils appartiennent à des sociétés guerrières et tribales, les Francs ne sont donc pas les opposés des Romains. À force de fréquenter l’Empire depuis l’Antiquité, sous l’effet de mariages avec les aristocrates gaulois romanisés, ils ont été acculturés. Quand les rois mérovingiens ont besoin de recourir à l’écrit pour leurs actes officiels, ils emploient d’ailleurs le latin.

En même temps, le christianisme qui fut la religion d’État sous l’Empire romain puis qui est adopté par Clovis et ses descendants étend le nombre de ses adeptes. De la rencontre de ces trois sources (germanique, gallo-romaine et chrétienne) naît une nouvelle civilisation, à la base du Moyen Âge.

Ruralisation

Cette nouvelle civilisation est plus rurale. Depuis la fin du IIIe siècle, les villes, comme Évreux, Rouen, Bayeux, Lisieux se sont recroquevillés derrière des remparts (castrum). Des quartiers et des édifices publics ont été abandonnés. Des chefs-lieux autrefois florissants comme Aregenua (Vieux) ou Juliobona (Lillebonne) se sont décomposés en hameaux.

À l’exception des évêques et des comtes, les élites désertent les villes.

Les campagnes seraient donc le cœur battant de la Gaule mérovingienne. Jusqu’à l’après-guerre, les archéologues n’en sont pas du tout convaincus tant il échoue à localiser les agglomérations. Le monde rural semble vide d’hommes.

De nouvelles méthodes de fouilles plus fines ont finalement permis de repérer les traces laissées par les bâtiments, notamment les fameux « trous de poteaux ». Traces d’autant plus ténues que les matériaux caractéristiques de la période sont le bois et le torchis pour les murs et le chaume et le jonc pour le toit.

Là encore rien d’impressionnant.

Christianisation

Venu du bassin méditerranéen, le christianisme trouve ses premiers adeptes dans les villes. Des évêques s’installent d’abord à Rouen, puis à Bayeux, Avranches, Coutances, Sées, Évreux et Lisieux. Leur mise en place génère la construction, au cœur des villes, de groupes cathédraux, c’est-à-dire d’un ensemble d’églises et de demeures religieuses. Dans les années 1990, la fouille du groupe au pied de la cathédrale de Rouen a révélé la plus ancienne église connue de Normandie : elle fut bâtie vers 330-340.

Grâce à l’action missionnaire des évêques, le christianisme se diffuse lentement dans les campagnes. Ce mouvement se devine à la découverte en fouilles d’églises en pierre, par exemple à Notre-Dame-de-Bondeville, à Portejoie, à Mondeville… Aucune n’est antérieure au VIIe siècle.

Pierre de Ham

Pierre d’autel gravée : elle évoque un monastère au Ham (Manche) en 679.

Les morts parlent plus que les textes

Faute d’une riche documentation écrite, les historiens sont démunis. L’archéologie compense partiellement ce déficit en explorant les tombes. À l’intérieur, les populations déposaient leurs défunts habillés et accompagnés de différents objets : des armes, des céramiques, des bijoux.

Cette pratique de l’inhumation habillée dura jusqu’au VIIIe siècle quand l’Église l’interdit.

Les fibules, les boucles de ceintures, les parures retrouvées dans les sépultures témoignent de la qualité de l’artisanat d’art métallique. Maigres pièces qui démontrent cependant que la période de l’Antiquité tardive et des Mérovingiens savait produire du beau.

fibule

Fibule ansée asymétrique en argent recouvert d’une feuille d’or avec un décor de grenat et de verroterie. Exposition « Vous avez dit barbares ? » au musée de Normandie à Caen (2018-2019).

Bibliographie

  • Bruno Dumézil, Des Gaulois aux Carolingiens. Coll. Une histoire personnelle de la France, Presses universitaires de France, 2013
  • Sandrine Berthelot, Vincent Hinckler (dir.), Vous avez dit Barbares ? Archéologie des temps mérovingiens en Normandie, Ve-VIIIe siècles, Snoeck, Musée de Normandie, 2018
  • Elisabeth Deniaux, Claude Lorren, Pierre Bauduin, Thomas Jarry, La Normandie avant les Normands, de la conquête romaine à l’arrivée des Vikings, Ouest-France, 2002

Laurent Ridel

Historien de formation, je vis en Normandie. Ma passion : dévorer des livres et des articles d'historiens qualifiés puis cuisiner leurs informations pour vous servir des pages d'histoire, digestes et savoureuses. Si vous êtes passionnés de patrimoine médiéval, je vous invite vers mon second blog : Décoder les églises et les châteaux forts

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