Quand Loránt Deutsch raconte la naissance de la Normandie

Après Métronome, le comédien et auteur Loránt Deutsch réussit de nouveau à placer un livre d’histoire dans les meilleures ventes d’essais et documentaires. Son ouvrage Hexagone consacre quelques pages à la Normandie, occasion pour moi de juger son travail. Si la lecture se révèle assez plaisante, le discours semble un peu périmé.

Hexagone, le nouveau livre de Loránt DeutschAlors que son précédent ouvrage Métronome suivait les lignes de métro pour raconter le passé de Paris, Hexagone, le nouveau livre de Loránt Deutsch, emprunte les chemins pour raconter l’histoire de France. La Normandie figure sur sa feuille de route mais le séjour est bref et limité puisqu’il concerne seulement une vingtaine de pages. L’auteur se concentre sur le personnage de Rollon et donc sur les décennies autour de l’an 900. Comment traite-il (ou maltraite-il) cette période fondatrice de la Normandie ?

Loránt Deutsch s’en tient à une lecture surtout événementielle de l’histoire. Le chef viking Rollon pénètre en vallée de Seine en 876, pille Rouen puis s’y installe. Défait à Chartres, le Scandinave accepte le traité de Saint-Clair-sur-Epte en 911 : il reçoit du roi Charles le Simple un territoire étendu de l’Epte à la mer, la future Normandie, en échange de sa conversion personnelle au christianisme et de la promesse de ne plus attaquer le royaume franc. A cette occasion, l’auteur ne manque pas de raconter la fameuse anecdote du roi renversé de son siège parce qu’un Normand a attrapé son pied pour le baiser.

Un roman historique ?

Au total, à l’exception de cette évocation du pillage de Rouen par Rollon (fait possible mais non attesté par les sources), l’auteur respecte les grandes lignes de la fondation du futur duché de Normandie. C’est un récit traditionnel dans le sens où il reprend ce que les instituteurs de la IIIe République racontaient déjà aux écoliers. L’auteur s’appuie sur une bibliographie parfois vieillotte et mal informée. Or, les historiens actuels (Pierre Bauduin, Jacques le Maho, Régis Boyer, David Douglas) ont une vision critique de la principale source de l’époque, la Gesta de Dudon de Saint-Quentin, moine de la cour de Normandie. Ils reportent par exemple l’arrivée de Rollon après 876 ou se demandent si l’anecdote du roi renversé n’est pas une invention de Dudon destinée à faire rire son auditoire et à le flatter.

Quelques anachronismes confirment cette impression d’un ouvrage daté. Rollon est vu comme l’homme rêvant d’une « nation » normande puis comme le maître d’une « patrie ». Laissons ce vocabulaire nationaliste aux hommes d’État et aux théoriciens politiques du XIXe ou du XXe siècle.

En contrepartie, il est vrai que Loránt Deutsch livre une histoire de la Normandie vivante. Elle fourmille d’anecdotes ; elle fait naître des images dans la tête du lecteur ; elle rend concret des concepts abscons. Pour arriver à ce résultat, l’auteur d’Hexagone partage le péché mignon de beaucoup d’auteurs s’essayant à vulgariser l’histoire : flirter avec les codes du roman. Des portraits créés de toutes pièces par ci, des scènes un peu trop colorées par là, un soupçon de mélodrame, Loránt Deutsch complète, embellit, exagère parfois son récit historique. C’est probablement le prix à payer pour intéresser le public le plus large possible.

A lire

  • Pierre Bauduin, « 911. Rollon chef des pirates normands, fonde le duché de Normandie », dans Alain Corbin (dir.), 1515 et les grandes dates de l’histoire de France, Le Seuil, 2005, p.57-60

Laurent Ridel

Historien de formation, je vis en Normandie. Ma passion : dévorer des livres et des articles d'historiens qualifiés puis cuisiner leurs informations pour vous servir des pages d'histoire, digestes et savoureuses.

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