Mont-Saint-Michel : comment est-il devenu la plus célèbre abbaye normande ?

Fondé au VIIIe siècle, le Mont-Saint-Michel s’affirme, au fil de l’histoire, comme un centre de pèlerinage majeur de la chrétienté médiévale. Une réputation liée à saint Michel, qui semble accorder ses faveurs au fabuleux site normand. Les miracles se multiplient et, pendant la guerre de Cent Ans, l’abbaye reste inviolée malgré le long siège des Anglais.

Selon la légende, saint Michel apparaît en songe à Aubert, évêque d’Avranches, et lui commande d’élever une église en son honneur sur le Mont Tombe (l’actuel Mont-Saint-Michel). Ce lieu est une montagne qui pointe jusqu’à 80 m au-dessus d’une baie. Après quelques réticences, Aubert s’exécute. Vers 708, se dresse au sommet de l’île un sanctuaire dédié à saint Michel. Sa renommée sera internationale.

Michel, un saint populaire

Peinture de saint Michel face au mal

Saint Michel terrassant le dragon. Peinture sur bois de Josse Lieferinxe, fin XVe ou début XVIe siècle, musée du Petit Palais d’Avignon.

Sûr que si le Mont avait été dédié à un saint aussi obscur qu’Ursin ou Scubilion, il n’y aurait pas eu foule pour y venir. Par contre, saint Michel, tous les chrétiens de l’époque le connaissent.

C’est le chef de la milice des anges. Avec ses compagnons ailés, il combat victorieusement les forces démoniaques. D’où sa représentation traditionnelle munie d’une lance ou d’une épée qu’il plante dans un dragon, symbole du mal. Prier saint Michel c’est donc s’adjoindre un allié efficace pour lutter contre les tentations que le diable sème sur la route de chaque chrétien.

Saint Michel c’est surtout l’archange qui intervient à l’heure du Jugement dernier. Balance à la main, il est chargé de peser les âmes humaines puis de conduire les méritants jusqu’au paradis. Au Moyen Âge, hommes et femmes sont obsédés par leur salut. Pour s’assurer une bonne mort, mieux vaut donc avoir saint Michel dans la poche.

Dès les premiers siècles de son histoire, les pèlerins se rendent au Mont pour bénéficier de la protection d’un tel personnage céleste. Vers l’an 1000, le moine bourguignon Raoul Glaber rapporte que le site fait « l’objet de la vénération du monde entier ». Le Mont Tombe, nom sinistre, devient le Mont-Saint-Michel.

Un site d’exception

Le Mont-Saint-Michel fait d’autant plus parler de lui que son aspect fascine. Sur le chemin, les pèlerins découvrent de loin cette pyramide qui émerge d’une étendue de sable et d’eau. Dans la chrétienté médiévale, les montagnes isolées sont souvent revêtues d’un caractère sacré. Elles sont considérées comme des interfaces privilégiées entre la Terre et le Ciel.

Apercevoir la silhouette du Mont ne garantit pas d’y arriver vivant. Il faut d’abord traverser la dangereuse baie (ce n’est qu’en 1878-1879 qu’une digue-route rendra l’accès facile). Des poches de sables mouvants guettent les pas du pèlerin. Gare aussi à la montée rapide de la mer. Même si la marée n’avance jamais à la vitesse d’un cheval au galop, elle peut surprendre le marcheur. Les noyades ne sont pas une légende. « Avant d’aller au Mont, fais ton testament », prévient un dicton normand.

Mont Saint Michel

Le Mont Saint Michel, une silhouette reconnaissable entre toutes

Une construction audacieuse

Une fois arrivé sain et sauf au pied du Mont, le pèlerin s’interroge : comment a-t-on pu accrocher tant de grands bâtiments sur cette pointe de granite ? Depuis l’an 966, sur commandement du duc Richard Ier de Normandie, le Mont accueille en effet un monastère bénédictin. On y trouve donc une église, un réfectoire, un cloître et un dortoir pour la communauté. Mais aussi des salles pour la réception des pèlerins.

À ce défi architectural, les bâtisseurs de l’abbaye ont répondu par deux solutions. D’une part, en enrobant la pointe granitique d’une ceinture de substructions et de remblais. Sur cette large plate-forme, on put poser l’église, longue tout de même de 80 m. D’autre part, faute de place, on disposa les bâtiments conventuels les uns sur les autres alors les monastères s’organisent traditionnellement selon un plan horizontal.

De ce principe de construction est née la Merveille, un double corps de bâtiments édifié du XIIIe siècle. Gratte-ciel de l’époque, elle se divise en 3 étages, le dernier accueillant le cloître et le réfectoire.

La restauration de la Merveille.

La Merveille, un fleuron de l’architecture gothique. Dessin d’Edouard Corroyer, architecte des monuments historiques, vers 1877, British Library.

Le mythe du Mont-Saint-Michel s’enrichit

Tout au long du Moyen Âge, les moines ont su renforcer l’image que leur abbaye était élue par Dieu et saint Michel.

Au XIe siècle, les bénédictins retrouvent un crâne percé d’un trou. Pas de doute pour eux : c’est celui du fondateur Aubert. Le trou indique l’endroit où saint Michel a posé son doigt. Il fallait que le message de l’archange — construire une église en son honneur — rentre au sens propre dans la tête d’Aubert.

Les religieux consignent tous les miracles qui se produisent sur le site et aux alentours. Par exemple, en 1011, une femme enceinte est surprise dans les grèves par la marée montante. La Vierge (ou l’Archange selon les versions) intervient pour la sauver. Comme par enchantement, l’eau est alors repoussée autour de son corps. À cet endroit protégé des flots, la femme accouche. À marée basse, son mari a la joie de la retrouver vivante.

Enluminure du miracle de la parturiente

Le miracle de la parturiente sauvée des eaux devant le Mont-Saint-Michel. Détail d’un manuscrit du XVe siècle, Ms Français 56, BNF/Gallica.

Au XIIIe siècle les moines sont témoins de prodiges. Des anges de feu survolent le Mont. Une petite pierre tombe du ciel, portant l’inscription du nom de Jésus. Dès qu’on la pose sur les yeux d’aveugles, ils recouvrent la vue.

La réputation du monastère est telle que les rois de France s’y rendent en pèlerinage : saint Louis, Philippe le Bel, Charles VI, Louis XI… Ces têtes couronnées côtoient la foule des humbles, venus aussi prier saint Michel. Parmi eux se trouvent assez étonnamment des enfants voyageant sans leurs parents. Ils sont pourtant partis de loin, d’Allemagne, du Languedoc, des Flandres, de Suisse et même de Pologne.

Un symbole de la résistance aux Anglais

Au XVe siècle, la guerre de Cent Ans relance le culte de saint Michel. Les Valois, la dynastie des rois de France, l’ont en effet choisi comme leur protecteur. L’archange sauvera-t-il la monarchie du péril anglais ?

En raison de ce patronage, le Mont-Saint-Michel fait figure de symbole. Si les Anglais le prennent, c’est que saint Michel a décidé d’abandonner la cause du roi de France Charles VII.

Pendant 15 ans (1419-1434), les Anglais assiègent l’île normande. Dans la France du Nord, le Mont devient la seule place forte à leur résister. Un peu comme le village d’Astérix face aux légions romaines. Sauf que ce n’est pas de la fiction.

L’armée anglaise encercle un site bien fortifié. Lieu stratégique à la frontière de la Bretagne et de la Normandie, le Mont a reçu dès le XIIe siècle au moins les moyens de se défendre. Remparts et tours en pierre font le tour de l’île et du village. Plus que ces murs, le principal obstacle aux assaillants est cette mer qui recouvre deux fois par jour la baie. Dans ces conditions, difficile de rester longtemps au pied de l’île, qu’on s’en approche par bateau ou par terre. En 1434 néanmoins, les Anglais se ruent sur le sable, créent une brèche dans le rempart, et pénètrent dans le village. La garnison, forte d’une centaine de chevaliers, repousse les audacieux. Dernier assaut. Les Anglais ne prendront jamais le Mont.

Enceinte du village du Mont-Saint-Michel

Les remparts du Mont-Saint-Michel ont constamment été améliorés du XIIIe au XVIIIe siècle. Au centre, le bastillon de la Tour Boucle (XVe siècle)

Déjà connu comme centre religieux, le Mont gagne une réputation militaire. L’âge d’or de sa célébrité ?

Car, à partir du XVIe siècle, l’abbaye entre en déclin. Le pèlerinage attire de moins en moins. À la Révolution, les moines doivent quitter les lieux. Les bâtiments, même l’église, sont reconvertis en prison.

Après de lourdes campagnes de restauration, le Mont-Saint-Michel accueille de nouveau les foules. Mais il s’agit beaucoup plus de touristes que de pèlerins.

Laurent Ridel

Historien de formation, je vis en Normandie. Ma passion : dévorer des livres et des articles d'historiens qualifiés puis cuisiner leurs informations pour vous servir des pages d'histoire, digestes et savoureuses.

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2 Responses

  1. LACOUR dit :

    Félicitations pour l’article sur le Mont Saint Michel : j’apprends toujours quelque chose de nouveau en lisant tes commentaires.
    En plus, tes belles photos !!!!
    Amicalement
    Annie

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