La Normandie gallo-romaine

Les Romains sont-ils passés en Normandie ? On a peine à le croire quand on constate aujourd’hui l’extrême rareté des vestiges antiques en élévation. En même temps, rien de plus logique au regard de la situation périphérique de la région au sein de l’empire romain. Les archéologues démentent cette impression. Sous terre, les traces de la civilisation gallo-romaine sont en fait nombreuses.

Les premières villes

La maison au grand péristyle à Vieux, une demeure romaine luxueuse. Reconstitution 3D. Conseil Général du Calvados

Valognes et Lillebonne partagent le même privilège : ces deux villes abritent les seuls vestiges romains encore conservés en élévation en Normandie. A Valognes, subsiste un haut pan de mur appartenant à des thermes et à Lillebonne, un vaste théâtre. Toutefois, les fouilles archéologiques conduites depuis le règne de Louis XIV enrichissent, chaque année, le corpus de sites gallo-romains en Normandie. Les premiers « archéologues » sont intervenus notamment à Vieux, village près de Caen, et site d’une ancienne ville romaine : Aregenua.

Aregenua était précisément un chef-lieu de cité. Après la conquête de César, son successeur Auguste divise la Gaule en province (la future Normandie relevant de la province appelée Lyonnaise) et, à un échelon inférieur, en cités. A cette époque, une cité n’est pas synonyme de ville. En réalité, chaque cité correspond à l’aire d’occupation d’un peuple gaulois (la superficie d’un petit département) et reçoit une capitale, généralement construite sur un site vierge ou presque. C’est le cas d’Aregenua, centre politique du peuple des Viducasses.

Modèle réduit de Rome, Aregenua compte plusieurs monuments publics bâtis en pierre : des thermes, un théâtre et un forum (place publique). Un aqueduc alimente en eau des fontaines. Comparable aux demeures méditerranéennes, une grande habitation privée (la maison au grand péristyle) révèle la romanisation des élites : les bâtiments s’ordonnent autour d’une cour ornée d’un bassin et entourée d’une galerie à colonnade (le péristyle). L’ornementation (peintures, mosaïques, marbre, sculptures sur les colonnes) confirme l’influence romaine, comme le système de chauffage de certaines pièces (hypocauste).

Les autres chefs-lieux de cité en Normandie revêtent aussi cette parure monumentale et ces demeures luxueuses :

  • Rotomagus (la future Rouen), chef-lieu des Véliocasses
  • Juliobona (Lillebonne), chef-lieu des Calètes
  • Mediolanum Aulercorum (Evreux), chef-lieu des Aulerques Eburovices
  • Noviomagus (Lisieux), chef-lieu des Lexoviens
  • Augustodurum (Bayeux), chef-lieu des Bajocasses
  • Alauna (Valognes), ancien chef-lieu possible des Unelles

Trois chefs-lieux de cité restent toutefois trop peu explorés par l’archéologie. Leur monumentalisation nous échappe :

  • Constantia (Coutances), chef-lieu des Unelles au Bas-Empire,
  • Legedia (Avranches), chef-lieu des Abrincates,
  • Nudionum (Sées), chef-lieu des Sagiens-Esuviens.

Le théâtre gallo-romain de Lillebonne est l’un des plus vastes de Gaule

L’obscure part gauloise

La culture romaine séduit les Gaulois. Ils se baignent dans des thermes, assistent à des combats sanglants dans des amphithéâtres, incinèrent leurs morts sur des bûchers funéraires ; ils s’habillent en toge ou en tunique. D’après la langue des documents épigraphiques, le latin semble la norme.

Une telle assimilation s’explique notamment par le ralliement d’une partie des élites gauloises à Rome. Ce sont eux qui finance la construction de monuments. Les empereurs romains leur abandonnant l’administration des chefs-lieux de cité, et leur octroyant la citoyenneté romaine, ils peuvent s’intégrer et envisager une ascension sociale, les plus brillants espérant entrer au Sénat à Rome. Une inscription sur un bloc de pierre (le marbre de Thorigny) nous apprend par exemple qu’un certain Titus Sennius Solemnis, notable d’Aregenua, finança l’achèvement des thermes de la ville, et exerça la fonction de grand prêtre du culte impérial à Lyon, la capitale des Gaules, où il offrit un spectacle de gladiateurs.

Qu’est devenue la culture celtique ? Ses traces sont très discrètes ou incertaines. Faut-il les voir dans les techniques de construction ? En plus des grands bâtiments maçonnés en pierre, les archéologues ont en effet repéré, dans les villes, les villages et les fermes, les fondations d’édifices simplement construits en bois et en torchis. On peut y voir la permanence d’une tradition locale.

Le domaine de la religion illustre la complexité des relations culturelles. Rome élimine les druides mais n’interdit pas le culte aux dieux celtes. Pour autant, les Gaulois assimilent souvent leurs divinités à celles de Rome (souvent Mercure, mais aussi Apollon, Mars, Jupiter, Minerve, Vénus). Le caractère gaulois survit à travers des attributs spécifiques du dieu ou par un surnom d’origine locale. Au sanctuaire de Berthouville, est célébré par exemple Mercure Canetonensis. Un syncrétisme s’opère. Dans les campagnes, les Gaulois édifient des petites temples carrés (les fana) qui ne relèvent ni d’une tradition celtique, ni d’une architecture romaine. Mais l’empreinte de Rome est dominante, à l’image des grands complexes religieux établis à l’écart des villes. Le plus impressionnant exemple est Gisacum près d’Evreux où de multiples temples à colonnades voisinent des boutiques, des thermes et un théâtre.

Statue en bronze de Jupiter, au musée d’Evreux, retrouvée au XIXe siècle sur le site de Gisacum

Les campagnes bouleversées

Avant la conquête romaine, les campagnes sont déjà largement déboisées, parsemées de fermes et irriguées par des routes. Les Romains renforcent le réseau par des voies romaines souvent rectilignes. Les fermes gauloises disparaissent quasiment toutes, remplacées notamment par des villas. Certaines sont remarquables par leur dimension (la villa de la Petite Houssaye, en forêt de Brotonne s’étend sur 550 m de long et 150 m de large). D’autres se distinguent par leur plan complexe, leur décor raffiné (mosaïque) ou leurs éléments de confort (la villa d’Aubevoye, près de Gaillon, comporte des bains).

Dans les campagnes, les archéologues ont mis au jour des agglomérations secondaires (Caen, Montaigu-la-Brisette, Jort, Exmes…). Certaines peuvent être qualifiées de ville, au vu de leurs bâtiments publics et de leur trame orthonormée de rues : Port-Bail,  Fontaine-les-Bassets, Briga

Observez cette photo aérienne. En son milieu, la croissance différentielle de la végétation révèle des traces de bâtiments, probablement romains. Secteur du Vieil-Evreux. Bing Images.

Gare toutefois à la belle image d’Épinal. La Normandie gallo-romaine ce sont aussi des maisons modestes, en colombages, comme on l’a vu. Ce sont aussi des petites agglomérations et des petites fermes et non seulement des villas comme on le décrit un peu rapidement. Dans les villes, à côté des centres monumentaux, des quartiers artisanaux travaillent la laine, l’os, les peaux, le verre, le fer et la céramique.

L’Antiquité tardive : invasions germaniques et christianisation

En 253, des Francs et des Alamans parviennent à franchir le Rhin et se répandent en Gaule. Cette rupture du front brise la pax romana (paix romaine) qui durait depuis trois siècles. Refoulés, ces Germains, et d’autres peuples, réviennent régulièrement semer la terreur. Aux attaques terrestres, s’ajoutent le danger des raids saxons venus de la mer. La Normandie est inévitablement frappée. Preuve de l’insécurité, les gens enterrent leur argent, cachettes que des archéologues retrouvent bien des siècles plus tard.

Elément du castrum qui protégeait la ville d’Evreux. Musée d’Evreux.

Incendiées, les principales villes se recroquevillent derrière des remparts (castrum). A l’exception d’églises, on ne construit plus de grands monuments. Au contraire, on en détruit pour récupérer les pierres qui servent à la construction des murailles. Dans les campagnes, nombre de villas disparaissent, converties en carrière de pierre, parfois réoccupées sous des formes précaires. Dans ce contexte d’insécurité, l’Empire réagit en affectant des légions et, plus original, en autorisant l’installation de groupes de Germains.

Dans ce contexte difficile, la place de Rouen s’affirme. L’empereur Dioclétien (284-305) promeut la capitale des Véliocasses chef-lieu de la province de Seconde Lyonnaise. Étrangement, les dimensions de cette province, redéfinie vers l’an 380, préfigurent celle de la future Normandie. Rouen, avec Coutances et Avranches, est un des quartiers-généraux de la défense de l’Empire contre les envahisseurs.

Le tableau s’assombrit surtout au Ve siècle. Des bandes d’esclaves en révolte ou de citoyens ruinés désolent la région sur leur passage. Sous les coups des offensives germaniques, la défense romaine se désintègre sur mer comme sur terre. La région échappe à l’empereur. Qui la contrôle ? Des chefs barbares ? Des généraux romains ? Des chefs autochtones ? La situation est confuse. Quoi qu’il en soit, c’est le roi Clovis (481-511), qui intègre toute la Normandie dans le royaume franc.

Une conquête facilitée par son alliance avec l’Église. Car, depuis le IIIe siècle peut-être, au IVe plus sûrement, des évêques sont placés à la tête de villes normandes : Rouen, puis Bayeux, Sées et Avranches. La mise en place de ces chefs religieux – devenus chefs politiques locaux après la fuite des fonctionnaires romains – témoigne de l’importance précoce des communautés chrétiennes dans la région. Les campagnes restent toutefois très marginalement touchées par la christianisation.

Stèle funéraire du Ve ou VIe siècle, découverte en remploi dans une ferme carolingienne. Avez-vous remarqué dans l’angle inférieur gauche, le chrisme gravé ? Une preuve de l’appartenance au christianisme du défunt. Musée de Vieux-la-Romaine

Pour en savoir plus

Laurent Ridel

Historien de formation, je vis en Normandie. Ma passion : dévorer des livres et des articles d'historiens qualifiés puis cuisiner leurs informations pour vous servir des pages d'histoire, digestes et savoureuses.

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