L’archéologie retrouve la Normandie du passé

Fouillée dès le règne de Louis XIV, la Normandie s’affirme pionnière dans l’aventure archéologique en France. Après plus de trois cents ans de recherches et de prospection, l’archéologie régionale peut aujourd’hui se féliciter d’avoir beaucoup apporté à la connaissance des sociétés anciennes et de leurs lieux de vie. Loin de se fossiliser, la discipline évolue dans ses méthodes, de plus en plus scientifiques, et investit de nouvelles périodes. Aujourd’hui les archéologues s’intéressent aussi bien aux pierres taillées laissées par les hommes préhistoriques qu’aux objets abandonnés par les soldats du Débarquement le 6 juin 1944

(l’article suivant est présenté sous la forme d’une interview fictive)

Jeune archéologue à Mértola (Portugal)

– La Normandie pourrait être la première région française à connaître des fouilles archéologiques. A quand remontent-elles ?
– Les thermes gallo-romains de Valognes auraient été le premier lieu fouillé en Normandie, si ce n’est en France. C’était en 1675. Dix ans plus tard, l’abbé Cocherel procéda à la première fouille de sauvetage, une sépulture néolithique à Houlbec-Cocherel. Pour vous donner un ordre d’ancienneté, le célèbre site de Pompéi ne sera fouillé qu’à partir de 1748.

–  Qu’appelez-vous une fouille de sauvetage ?
– C’est une fouille rendue urgente par un aménagement qui provoquera la destruction du site archéologique. Aujourd’hui, la plupart des fouilles sont en fait des fouilles de sauvetage (appelées aussi fouilles préventives). La construction d’un parking souterrain, d’une autoroute ou l’aménagement d’une zone d’activités révèlent généralement un ou plusieurs sites archéologiques. Il faut les fouiller rapidement avant d’abandonner le lieu aux aménageurs. Depuis 2001, la loi rend obligatoire les fouilles préventives avant tout aménagement du territoire. L’INRAP (Institut National de Recherches Archéologiques Préventives) assure la plupart de ces fouilles.

– Je suppose que depuis les premières fouilles du XVIIe siècle, les méthodes ont beaucoup évolué…
– En un mot, l’archéologie s’est professionnalisée. Elle est devenue une activité scientifique à part entière. Dans les premiers siècles, la fouille était grossière. On déblayait jusqu’à retrouver les murs, et on récupérait les objets les plus intéressants dans la terre (pièces de monnaie, bijoux, vases, statues…). Aujourd’hui l’archéologue enlève la terre couche par couche et note les anomalies du terrain (de simples traces de trous de poteau par exemple) et l’endroit précis où les objets sont extraits. Il réalise de nombreux relevés du terrain et dessine les murs dégagés, pierre par pierre. Sur certains sites, on va même jusqu’à recueillir les graines par tamisage de la terre pour deviner ce que les hommes cultivaient. Il arrive aussi qu’on capture les pollens de l’époque pour connaître la flore environnante. L’objectif est de recueillir le maximum de renseignements. Cette méticulosité est d’autant plus importante qu’à force de creuser, l’archéologue fait disparaître ce qu’il vient de mettre au jour. Autrement dit, l’archéologue, ne cessant de détruire son objet d’étude, doit impérativement prendre note de tout ce qu’il a trouvé.

– Autre évolution, depuis quelques dizaines d’années, quelques programmes de recherches s’étendent sur des centaines d’hectares. Dès 1977, Claude Lorren a fouillé Saint-Martin de Trainecourt dans la banlieue caennaise ; plus récemment, Cyril Marcigny et Bruno Aubry ont dirigé les fouilles du Long-Buisson dans la banlieue d’Évreux et Guy San Juan s’est concentré sur le plateau de Thaon au nord-ouest de Caen. Quelle est l’intérêt de fouiller ou de prospecter sur de si grandes aires ?
– Le principal objectif de ces grandes fouilles n’est pas de reconstituer l’histoire d’un site mais celle d’un terroir. Limiter spatialement sa fouille à une villa, une nécropole, un village ne permet pas de comprendre comment le site s’insérait dans son environnement et quelles relations entretenait-il avec cet environnement. Un site n’est jamais isolé ; autour, s’étend un système parcellaire, se déploie un réseau de chemins et se rencontrent d’autres sites. Du coup, on sait aujourd’hui bien mieux à quoi ressembler un coin de campagne à l’époque gauloise ou carolingienne.

Le site archéologique de Vieux-la-Romaine

Le site archéologique de Vieux-la-Romaine. L’archéologue Pascal Vipard et son équipe ont fouillé une belle demeure romaine. Aujourd’hui, le public peut visiter le lieu qui a été mis en valeur et en partie reconstitué.

– Les sépultures sont en particulier des mines d’informations qui renseignent bien au-delà des rites funéraires. Que découvrent les archéologues ?
– Les sépultures livrent en effet beaucoup d’informations. Du moins surtout si elles datent de périodes pendant lesquelles l’homme enterrait ses morts « habillés », c’est-à-dire avec vêtements et objets. Ce fut par exemple le cas à l’âge du Fer ou à l’époque mérovingienne. Parfois, il ne reste rien des os mais subsistent les éléments accompagnant le défunt. A Éterville, à Ifs, à Agneaux, à Frénouville, à Moult, on a retrouvé des éléments de parures (des colliers, des fibules, des bracelets, des plaques-boucles…). On dégage aussi de ces tombes des objets du quotidien, principalement des récipients en céramique.

– Certains squelettes du Néolithique portaient des traces d’interventions chirurgicales…

– Vous faites sûrement référence aux fouilles du Val-de-Reuil et de Mauny. Au lieu-dit les Varennes, au Val-de-Reuil, l’équipe de Guy Verron a trouvé un radius qui avait été réduit de quelques centimètres suite à une opération. À Mauny, des individus portaient des traces de trépanations et vu la cicatrisation de la perforation, on peut garantir qu’ils ont survécu à ces interventions.

– La Normandie n’a pas sa Lucy, l’acidité du sol normand ayant détruit les plus anciens squelettes. Pourtant nous savons que la Normandie était parcourue par les premiers hommes il y a plus de 250 000 ans. Quels sont les indices laissés par les premiers « Normands » ?

Au premier chef, les silex taillés. L’outil emblématique des hommes du Paléolithique était le biface, une pierre entièrement remodelée en forme d’amande, par percussion. On en retrouve un peu partout en Normandie. Dans le nord du Cotentin, qui a bénéficié de prospections archéologiques très poussées, les archéologues sont parvenus à mettre en évidence des traces de foyers entourés de galets. Les premiers « Normands » maîtrisaient en effet le feu.

– Des fouilles sous-marines ont été conduites au large du département de la Manche. Ça rappelle Alexandrie !
– Sauf que ce n’était pas pour retrouver une des sept merveilles du monde antique. Les rivages du Cotentin recèlent d’épaves coulées. Par exemple, en 1692, la bataille navale de la Hougue entre Anglo-Néerlandais et Français précipita une dizaine de gros navires au fond de la mer. Une partie des bateaux fut retrouvée il y a une vingtaine d’années près des berges de l’île de Tatihou. Tout bois resté dans l’eau se conservant plusieurs siècles, des archéologues-plongeurs ont pu analyser les coques et ainsi mieux comprendre les techniques de construction navale à l’époque de Louis XIV.

– Donc cette fouille prouve que l’archéologie peut s’intéresser à des périodes assez récentes comme le XVIIe siècle. Y-a-t-il une date d’ancienneté minimale pour justifier une investigation archéologique ?
– A vrai dire, non. S’il est vrai que les investigations archéologiques concernent généralement des sites antérieurs au Moyen Âge, les archéologues s’intéressent aussi aux périodes très proches. En Normandie, par exemple, des recherches sont menées sur les vestiges de la Seconde Guerre Mondiale comme le Mur de l’Atlantique ou les objets laissés par les soldats sur les plages du Débarquement.

– Mais que peut-on apprendre de plus ? Je comprends bien que pour les périodes très anciennes (préhistoire, protohistoire), l’archéologie constitue une source essentielle d’informations à défaut d’écrits mais pour l’époque moderne, les historiens disposent tout de même d’archives en abondance…
– Les sources écrites ne peuvent pas éclairer tout le passé. Par exemple, elles sont largement insuffisantes pour raconter la vie quotidienne. Elles sont aussi insuffisantes dans l’étude des installations industrielles ou artisanales car même si les textes nous permettent de connaître l’existence voire la localisation d’un site industriel, on ne sait généralement rien sur son fonctionnement. C’est tout l’intérêt des fouilles menées sur l’ancienne mine de charbon du Molay-Littry ou le moulin à fer du Glinet près de Forges-les-Eaux. De même, les programmes de recherches archéologiques sur l’histoire du paysage se justifient pour toutes les périodes, récentes ou anciennes, car là encore, les archives sont peu loquaces.

– Quelle image de la ville gallo-romaine offrent les archéologues ?
– En Normandie, les villes gallo-romaines n’avaient rien à envier aux villes de Provence ou du Languedoc. Elles avaient leur centre monumental bâti autour d’un forum. Les archéologues ont reconnu notamment des thermes et des amphithéâtres. On peut toujours voir les vestiges de l’amphithéâtre de Lillebonne, l’un des plus grands de Gaule. Son diamètre atteignait tout de même 148 m. Les fouilles récentes se sont plutôt concentrées autour de ce cœur monumental, dans les quartiers où se concentraient la population et les activités artisanales. A la sortie de la ville, s’étendait le monde des morts, les nécropoles. Les Romains avaient pour principe de ne jamais mêler l’espace des morts avec celui des vivants.

Le château de Caen

Le château de Caen. Ce site archéologique majeur a été fouillé par Michel de Boüard, grand nom de l’archéologie normande.

–  L’archéologie normande serait à l’origine de l’archéologie médiévale moderne…
– Oui, plus exactement, l’archéologie médiévale a connu une nouvelle impulsion en Normandie après-guerre. Le mérite revient principalement à un homme, Michel de Boüard, professeur d’histoire de la Normandie à l’université de Caen. Fondateur du Centre de Recherches en Archéologie Médiévale (CRAM), il a enseigné à plusieurs étudiants devenus aujourd’hui de grands archéologues de l’époque médiévale telle Joëlle Burnouf. A la même époque, dans les années 1960 et 1970, l’université de Caen accueillait aussi un historien de qualité en la personne de Lucien Musset. Tous deux ont initié un dialogue fructueux entre archéologie et histoire et ont beaucoup apporté à la connaissance du Moyen Âge. Par son prestigieux passé médiéval, la Normandie était de plus un terreau favorable à ces recherches.

– Quels sont les principaux sites archéologiques normands ?
– Le récent livre de Vincent Carpentier, d’Emmanuel Guesquière et Cyril Marcigny sur l’archéologie en Normandie révèlent la richesse des sites normands. Parmi ceux qu’ils proposent, j’en retiendrai deux ou trois mais c’est tout à fait subjectif. J’ai déjà évoqué celui de Saint-Martin de Trainecourt près de Caen. Il a indéniablement éclairé la genèse de nos villages. Près d’Évreux, les fouilles du Long Buisson ont permis de suivre l’évolution d’un terroir de la Protohistoire au Moyen Âge. Vieux-la-Romaine est un autre site important car il se situe sur l’ancienne ville romaine d’Aregenua. Or, il est rare de pouvoir fouiller sur une grande échelle une ville romaine car elles sont en général recouvertes par nos villes modernes. Ce n’est pas le cas à Vieux-la-Romaine.

– Pouvez-vous nous parler de découvertes exceptionnelles qui ont eu lieu dans la région récemment ?

– En 2007, une découverte a intrigué la communauté archéologique à Évreux. Les fouilles de la nécropole du Clos-aux-Ducs ont révélé des tombes remplies d’ossements humains mêlés à ceux de chevaux. Elles datent du IIe ou IIIe siècle après J.-C. Cette association hommes-animaux dans la mort est inédite en France. Récemment également, les archéologues ont retrouvé à Aubevoye sur un site du Néolithique ancien (4800-4700 ans avant notre ère) un curieux vase en forme de taureau ou d’aurochs. Il était presque complet. Le vase était donc monté sur pattes. On introduisait un liquide par une ouverture en arrière de la tête. Le corps était décoré par des incisions ou des impressions de peigne. Par sa forme et son ancienneté, cette pièce mériterait d’être montrée dans un musée.

– Le grand public pense que l’archéologie se limite à la fouille. Or, parfois les archéologues abandonnent leur pelle ou leur truelle pour d’autres activités. Certains dessinent et analysent les façades en élévation pour déterminer les phases de construction d’un édifice. C’est l’archéologie du bâti. D’autres pratiquent l’archéologie expérimentale. En quoi consiste-elle ?

– Dans le cadre de l’archéologie expérimentale, les archéologues essaient de reproduire les gestes et les techniques d’autrefois. Certains expérimentent la taille du silex et de l’os, afin de comprendre les hommes préhistoriques. En Normandie, il y a aussi des archéologues spécialisés dans la production de métaux. L’objectif est de produire un bloc de fer à partir de minerai comme le faisaient les Gallo-Romains ou les hommes du Moyen Âge. La FATRA (Fédération des Archéologues du Talou et des Régions Avoisinantes) réalise régulièrement des démonstrations d’archéologie expérimentale à destination du grand public.

Démonstration d’archéologie expérimentale

Démonstration d’archéologie expérimentale. Lors des Journées Romaines au Vieil-Évreux en juillet 2007, des archéologues se sont essayés à la métallurgie. Après fonte du minerai dans un four en terre, ils sont parvenus à produire une loupe de fer conséquente.


– Que deviennent les sites fouillés ?

– Les sites archéologiques ont trois destinations différentes : premièrement, ils sont tout simplement remblayés afin que l’endroit retrouve son aspect d’origine. Deuxièmement, ils disparaissent pour laisser placer à l’aménagement prévu : une autoroute, un parc d’activités, un immeuble… C’est la destination habituelle des fouilles de sauvetage. Enfin, dernier cas, le site est mis en valeur afin d’être ouvert au public. Vieux-la-Romaine ou le Vieil-Évreux accueillent par exemple un musée archéologique à l’emplacement des fouilles. Parfois, on assiste à une transformation intermédiaire entre les deux dernières destinations : l’aménagement conserve une partie du site archéologique. Dans la médiathèque de Lisieux, le visiteur peut ainsi observer une partie de la voie romaine qui a été mis à jour lors des fouilles préalables à la construction du bâtiment.

A lire

  • Vincent Carpentier, Emmanuel Guesquière et Cyril Marcigny, L’archéologie en Normandie, Rennes, éd. Ouest-France-Inrap, 2007

A voir

Une série de 5 épisodes sur les fouilles du Bois-l’Abbé, une agglomération antique près d’Eu (Seine-Maritime) :

Laurent Ridel

Historien de formation, je vis en Normandie. Ma passion : dévorer des livres et des articles d'historiens qualifiés puis cuisiner leurs informations pour vous servir des pages d'histoire, digestes et savoureuses.

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2 Responses

  1. BELLIN Jean-Marie dit :

    Bonjour,
    il n’y a pas de newsletter ?

    J-M BELLIN
    Lyon-Villeurbanne

    • Laurent Ridel dit :

      Non pas de newsletter sur ce site. Si vous cherchez à être informé de la publication des articles, le flux RSS doit fonctionner ou consultez la page Facebook « La Normandie toute une histoire ». D’ici la fin de l’année, comptez un nouvel article par mois. Laurent Ridel

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