Le cidre est-il normand ?

L’histoire du cidre est aussi trouble qu’une mauvaise bouteille. Les Normands ont-ils inventé le cidre ? Ce serait plutôt les Basques, dit-on. Et les Bretons dans tout ça… Une chose est sûre : sur ce sujet, on raconte souvent n’importe quoi.

verre de cidre

Au VIe siècle, les marins basques auraient fait découvrir aux marins normands le cidre et sa qualité thérapeutique : cette boisson protège du scorbut. Est-ce vrai ?

Aujourd’hui, on sait que le scorbut, le fléau des longs voyages maritimes, a pour origine une carence en vitamine C. Or le cidre en contient. Au XVIIe siècle, les marins basques et normands avaient réputation d’être moins malades grâce aux cargaisons de cidre qu’ils buvaient. Toutefois, en 1747, un médecin anglais James Lind tenta une expérience. À bord du Salisbury, il testa sur 12 marins scorbutiques 6 remèdes différents :

  • le cidre,
  • l’élixir de vitriol (de l’acide sulfurique dilué !),
  • des agrumes (citron et orange),
  • du vinaigre,
  • de l’eau de mer,
  • une préparation pâteuse à base, entre autres, d’ail, de graines de moutarde et de radis noir (pas très appétissant).

En conclusion, il remarqua que le meilleur remède était de loin la consommation journalière d’agrumes. En 6 jours, un marin malade fut remis sur pied. Le cidre avait des effets positifs moins évidents.

Le cidre normand serait-il d’origine basque ?

On le prétendait déjà au XVIIe siècle. Cependant, si on étudie les sources du Moyen Âge, cette origine basque est discutable. La première mention de cidre en Normandie remonte à l’an 1082. Côté basque, un guide du XIIe siècle informe les pèlerins en route pour Saint-Jacques-de-Compostelle que le Pays basque propose des pommes et du cidre en abondance. Dans les deux cas, on se situe à peu près à la même époque. Autrement dit, en l’état actuel des connaissances, aucun document ne prouve l’antériorité du cidre normand sur le cidre basque.

paysage basque

Paysage du Pays basque espagnol, province de Guipùzcoa (Miguel Angel Garcìa, sur Flickr.com, licence creative commons).

Pourtant, le savant grec Strabon évoque en son temps, c’est-à-dire dès l’Antiquité, le phitarra, une boisson à base de pommes produite par les Basques.

Ce breuvage est un mythe. Strabon ne parle ni de phitarra, ni d’un quelconque alcool de pommes. Et pourtant des livres et des sites web continuent à relayer cette fausse information.

Les Basques n’auraient-ils donc rien à voir avec le cidre normand ?

Pas totalement. Au XVIe siècle, nous savons que des seigneurs normands greffaient dans leurs vergers quelques variétés de pommiers venant de Biscaye, une province basque.

À défaut d’être basque, le cidre est-il breton ?

Pas mieux. La Bretagne ne commence à se couvrir de pommiers qu’au XIVe siècle, soit après la Normandie.

Affiche de promotion du cidre.

Une affiche folklorique sur le cidre en 1850. A l’ombre d’un pommier et d’un poirier, les Normands, rougeauds, portent la blaude et la femme, une coiffe. Le cidre est présenté comme la boisson de la convivialité.

Les Normands sont-ils alors à l’origine du cidre ?

À la suite de Jacques Jubert, je serais tenté de penser que les pommiers croissaient un peu partout en Europe. Chaque peuple, en particulier les Normands et les Basques, a mis au point sa propre méthode de production d’alcool à partir de pommes.

Quand le cidre est-il devenu la boisson des Normands ?

Au XIIe siècle, les mentions de cidre se multiplient, mais elles se concentrent dans le Pays d’Auge, le Bessin et la plaine de Caen. Le cidre n’est donc pas encore la boisson des Normands. Le vin et la cervoise (une boisson à base d’orge et parfois d’avoine) la concurrencent. Par contre, vers 1450, le cidre semble s’être imposé. L’écrivain voyageur, Gilles Le Bouvier, rapporte en effet que la Normandie produit « grant foison de pommes et de poires, dont on fait le citre (cidre) et le poiré, dont le peuple boit ». À la même époque, l’arrivée de la bière, faite à partir de houblon à la différence de la cervoise, ne réussit pas à remettre en cause cette prédominance.

En ce début du XXIe siècle, les belles heures du cidre sont derrière lui…

Oui, aujourd’hui la consommation de vin (44 litres/Français) et de bière (20 litres/Français) surpasse largement celle de cidre (moins de 2 litres), même en Normandie. Mais la boisson fermentée n’a pas dit son dernier mot. Des producteurs et des négociants essaient de donner une image plus moderne et plus noble. Le cidre revient à la mode.

Laurent Ridel

Historien de formation, je vis en Normandie. Ma passion : dévorer des livres et des articles d'historiens qualifiés puis cuisiner leurs informations pour vous servir des pages d'histoire, digestes et savoureuses.

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