Le Mont-Saint-Michel est-il normand ou breton ?

Situé à la frontière, le Mont-Saint-Michel est un monastère convoité et disputé dès le Xe siècle entre les ducs de Bretagne et de Normandie. Les Normands l’emportent finalement, mais les Bretons ont pu être maîtres du lieu pendant quelque temps.

Mont-Saint-Michel

Le Mont-Saint-Michel, une place stratégique aux confins de la Normandie et de la Bretagne

L’appartenance du Mont-Saint-Michel alimente encore aujourd’hui les chamailleries entre Bretons et Normands. Dernier épisode (pittoresque) en mars 2018 : gêné par le mauvais état du drapeau européen qui flotte à l’entrée de son village, le maire du Mont-Saint-Michel le remplace par un drapeau breton. Son geste déclenche une tempête : mails de protestation, appels téléphoniques de Normands en colère. Le drapeau noir et blanc pavoise moins de deux semaines avant que le maire, sous la pression, remette le drapeau européen.

Bravant la limite du Couesnon, les Bretons ont-ils le droit d’annexer, au moins symboliquement, le Mont-Saint-Michel ? L’histoire justifie leur prétention. Mais, au XIe siècle, les ducs de Normandie ont fini par arrimer le rocher à leur principauté.

Le Mont devient breton

Breton ou normand ? La question ne se pose pas à la fondation du monastère en l’an 708. D’un côté, la Normandie n’existe pas ; de l’autre les Bretons, divisés en plusieurs petits royaumes, n’interviennent pas jusqu’à la baie du Mont-Saint-Michel. Les religieux sont donc tranquilles sur leur île.

Au siècle suivant, les Bretons se rassemblent, et comme l’union fait la force, s’emparent de Rennes et Nantes puis s’aventurent hors de leur péninsule. Entre 852 et 867, l’Avranchin, donc le secteur du Mont-Saint-Michel, passe certainement entre leurs mains. D’ailleurs, à la même époque, l’abbé du Mont est un Breton. Il répond au curieux nom de Phinimontius.

Nominoë

Nominoë, premier chef des Bretons unifiés dans les années 830. Statue à Dol-de-Bretagne.

L’irruption des Vikings rebat les cartes dans la région. Sous leur assaut, la Bretagne se recroqueville. Autour de la basse Seine, un nouvel objet politique émerge du chaos : la Normandie. Plein d’allant, ses ducs s’imposent ensuite vers l’ouest (la future Basse-Normandie) jusqu’à ce que l’expansionnisme normand se heurte à celui des Bretons.

Rivalités d’influence

Situé aux confins de leur territoire respectif, le Mont-Saint-Michel devient un enjeu entre les ducs de Bretagne et de Normandie. Chacun rivalise de générosité envers le monastère. Les premiers cèdent des domaines et des revenus à l’ouest de la baie (Cancale notamment) tandis que les Normands dotent le monastère dans l’Avranchin (Saint-Pair-sur-Mer, Saint-Jean-le-Thomas…). C’est à qui se montrera le plus prodigue et donc le plus influent. De cette compétition, les religieux sont en tout cas les gagnants.

En 965-966, Richard Ier, duc de Normandie, chasse les clercs et les remplace par des moines bénédictins. Ce coup de force prouve qu’à ce moment de l’histoire, le Mont-Saint-Michel penche côté normand. Cette inclinaison est confirmée par l’installation de Mainard, à la tête de la nouvelle communauté. Car ce Mainard vient de Saint-Wandrille, une abbaye au bord de la Seine.

Son neveu, Mainard II, lui succède. Le Mont-Saint-Michel reste par conséquent dans l’orbite normande. Sauf que Mainard II est aussi abbé de Saint-Sauveur de Redon… en Bretagne. Cette position à cheval sur les deux duchés brouille les cartes. D’autant qu’en 992, le duc de Bretagne Conan choisit de se faire inhumer au Mont-Saint-Michel. C’est donc qu’il considère l’abbaye comme sa maison…

Ni breton ni normand

Au Xe siècle, la situation du Mont-Saint-Michel n’est donc pas très claire. L’historien latiniste Pierre Bouet explique que le sanctuaire tire « profit de sa situation excentrée, en marche et en marge de trois principautés » (Normandie, Bretagne, Maine). Ses moines viennent pour la plupart de « Francia », c’est-à-dire du cœur du Bassin parisien.

Et l’historien de préciser sa pensée : « l’abbaye réussit à conduire sa propre politique d’expansion patrimoniale […] les moines manifest[ent] un véritable acharnement pour défendre leur privilège d’indépendance ». D’où la conclusion provocatrice de l’auteur : au XIe siècle, « malgré les pressions séculières des ducs de Bretagne et de Normandie, le Mont [n’est] ni breton, ni normand, il [est] avant tout bénédictin ». Rangez donc les drapeaux aux léopards ou aux hermines.

Une réécriture de l’histoire

Pourtant, plusieurs faits attestent d’une prise de contrôle définitive de l’îlot par le duc de Normandie dès le début du XIe siècle. Notamment quand le duc Richard II impose vers 1008-1009 un abbé à la communauté, au mépris de la règle bénédictine. 150 ans plus tard, dans l’esprit des religieux, le Mont est bien normand. Il suffit de lire l’histoire de l’abbaye qu’écrit un moine local, Guillaume de Saint-Pair. Son récit gomme toute référence au passé breton, mais insiste sur la générosité, l’attention et la protection des ducs de Normandie à l’égard de son établissement.

Quand en 1204, les Bretons envahissent la Normandie, leur premier objectif militaire est la prise du Mont-Saint-Michel. À défaut de s’en emparer, ils le brûlent. Preuve par le feu que les assaillants regardent l’îlot sacré comme un territoire étranger.

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Le Couesnon, fleuve de moins de 100 km, est la frontière entre la Normandie et la Bretagne depuis le Xe siècle.

La faute au Couesnon ?

« Le Couesnon dans sa folie a mis le Mont en Normandie ».

Ce proverbe breton est répété depuis longtemps (on le retrouve sous une forme légèrement différente dans un livre de 1582, mais il semble encore plus ancien). Il sous-entend que ce sont les divagations d’un fleuve qui ont rendu le Mont normand. Le Couesnon marquait en effet la frontière ancestrale entre les duchés de Normandie et de Bretagne. À une époque indéterminée, l’embouchure de la rivière se serait déplacée à l’ouest du Mont-Saint-Michel, faisant entrer l’abbaye en zone normande. En résumé, la « normanisation » du prestigieux sanctuaire devrait plus à la géographie qu’à l’histoire.

Ennuyés par ce hasard de la nature, les Bretons n’attendent donc qu’une chose : « Et quand le Couesnon retrouvera sa raison, le Mont redeviendra breton ».

Que le fleuve ait varié dans sa partie avale, c’est attesté. Qu’il soit un temps passé à droite de l’île, il n’y en a aucune preuve.

De toute façon, les Normands n’ont cure de ces fluctuations hydrographiques. À la convoitise des Bretons, ils répliquent : « Quand Couesnon se change par folie, le Mont ne perd d’estre [ne cesse d’être] en Normandie ». Sur la frontière, Normands et Bretons s’affrontent non plus par les armes, mais en se lançant des proverbes. Un duel à fleuret moucheté.

A lire

  • Decaëns Henry, Le Mont-Saint-Michel: 13 siècles d’histoire, Rennes, Ouest-France, 2017.
  • Decaëns Henry et Bouet Pierre (éd.), Le Mont-Saint-Michel, Paris, Éditions du patrimoine, Centre des monuments nationaux, 2015.

Laurent Ridel

Historien de formation, je vis en Normandie. Ma passion : dévorer des livres et des articles d'historiens qualifiés puis cuisiner leurs informations pour vous servir des pages d'histoire, digestes et savoureuses.

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