Les corsaires de Granville

Sans atteindre le rang de Saint-Malo ou de Dunkerque, Granville fut l’un des principaux ports corsaires de Normandie entre le règne de Louis XIV et la chute de Napoléon. Dans une thèse récemment publiée, l’historien Michel Aumont étudie ce monde de marins partageant le goût du risque.

Dans l’imaginaire, les corsaires sont souvent confondus avec les pirates. Les deux groupes cherchent communément à s’emparer soit du navire, soit de la cargaison, ou des deux. Mais les corsaires n’agissent qu’en temps de guerre et ne ciblent que les ennemis du royaume (parfois des neutres subissent cependant leur assaut). Après leur avoir remis une lettre de marque, le roi autorise ces particuliers à courser et à prendre les navires de l’autre camp – anglais en général – en échange d’une part sur les prises. Les corsaires suppléent donc la marine royale dans ses efforts de réduction de l’ennemi.

Le corsaire La Confiance aborde le bateau anglais le Kent. Huile sur toile, Garneray, 1836, musée municipal de la Roche-sur-Yon.

Des marins reconvertis dans la course

La guerre entrave voire interdit la pêche en haute mer et le grand commerce. La course offre donc une voie de reconversion pour les gens de mer privés de leur gagne-pain traditionnel. A Granville, on retrouve précisément dans l’équipage des bateaux corsaires les mêmes marins qui, en temps de paix, s’aventurent au large de Terre-Neuve pêcher la morue. La pêche morutière est au XVIIIe siècle la grande spécialité du port de la Manche. La course bénéficie donc de ce vivier d’hommes endurcis à la navigation lointaine.

S’ajoutent quelques « nouveaux » issus des paroisses voisines. Certains découvrent le monde de la mer pour la première fois : ils ne connaissent ni la navigation, ni les manœuvres des voiles, ni la façon d’utiliser un fusil. Ils vont apprendre, comme on dit, sur le tas. Devenir corsaire, c’est pour eux l’espoir de gagner plus que cultiver leur lopin de terre.

Des parties de poker

Michel Aumont, l’historien des corsaires de Granville, remarque que seuls 20 % des armateurs granvillais choisissent la course, une fois la guerre déclarée. C’est donc qu’une grosse majorité préfère attendre tranquillement la paix ou se tourner vers des activités moins gênées par le conflit. Car la course, si elle peut apporter enrichissement rapide, honneur et gloire, est une activité hautement incertaine. C’est une loterie comme disent les contemporains. Michel Aumont compare chaque campagne à une partie de poker. Le bateau peut rentrer bredouille à Granville, pire être capturé ou naufragé. En moyenne, sur la période 1689-1815 (la seconde guerre de Cent Ans), moins de 20 % des navires corsaires ont échappé à la capture ou au naufrage durant leur carrière.

L’échec du Daguesseau, gros navire corsaire capturé à peine 52 h après sa première sortie, peut refroidir les ardeurs guerrières des armateurs. A l’inverse, les succès d’un Léonor Couraye, sieur du Parc, engendrent l’émulation : grâce à plusieurs campagnes heureuses, il réussit à amasser près de 2 000 000 livres, acquérir un manoir dans les environs de Granville et obtenir l’anoblissement de son fils. Ceux qui arment pour la course partagent donc une « culture du risque » pour reprendre le titre de la thèse de Michel Aumont.

L’attaque d’un corsaire en 5 étapes

Combat naval. Musée du Vieux GranvilleCombat naval 26 floréal An VII. Anonyme. Huile sur toile. © Musée du Vieux Granville. Un corsaire français attaque un navire anglais bien plus grand que lui. Les voiles déchirées par les boulets prouvent l’intensité du combat.

Étape 1 : quitter le port pour se rendre dans une zone fréquentée par les bateaux ennemis. Les corsaires granvillais affectionnent particulièrement l’étendue entre la Bretagne et l’Irlande aux confins de la Manche et de l’Océan Atlantique.

Étape 2 : repérer la bonne proie. Il s’agit souvent d’un bateau de commerce qui laisse augurer une cargaison de valeur. Attention toutefois à bien estimer la puissance de feu de la cible car même les navires commerçants étaient à cette époque défendus par des canons.

Étape 3 : chasser la proie. La poursuite prend parfois une dizaine d’heures.

Étape 4 : amariner la proie. En contradiction avec un cliché, l’équipage corsaire se lance rarement à l’abordage du navire ennemi. Quelques coups de canon en guise de semonce et la victime se rend souvent : le bateau baisse pavillon. Les corsaires ont peu intérêt à faire parler la poudre au risque d’abimer leur précieuse prise pendant que les assaillis n’ont pas le cœur à mourir les armes à la main.

Étape 5 : Conduire le bateau avec sa cargaison dans le port français le plus proche. Au cas où la prise manque d’intérêt, les corsaires se contentent de rançonner les officiers puis relâchent le bateau et son équipage.

Une activité périlleuse

Michel Aumont livre une autre statistique étonnante : environ 64 % des marins corsaires trouvent la mort ou échouent en prison, sans compter les blessés. Le péril était davantage d’être emprisonné que tué car, on l’a dit, les combats sont rares, lors des amarinages. Quant aux naufrages, ils affectent une infime partie des bateaux. Les Anglais, qui, au XVIIIe siècle, disposent aussi de leurs corsaires ainsi que d’une marine de guerre nombreuse et performante, malmènent l’activité des corsaires granvillais.

La mort pouvait subvenir pendant la captivité dont les conditions étaient parfois déplorables, surtout quand les prisonniers étaient enfermés sur de vieux bateaux à quai (les pontons). Au fil des guerres, la durée de captivité des marins granvillais s’allonge jusqu’à plusieurs années, les Anglais comprenant tout l’intérêt de séquestrer le plus longtemps possible cette population menaçant leur suprématie sur mer.

Pendant les guerres napoléoniennes, l’activité corsaire se réduit. « Le jeu n’en valait plus la chandelle » juge l’historien André Lespagnol. En 1856, Napoléon III interdit la guerre de course.

A lire

La rédaction de cet article est fondée sur la thèse publiée de Michel Aumont :  Les corsaires de Granville : une culture du risque maritime (1689-1815), Presses Universitaires de Rennes, 2013

Laurent Ridel

Historien de formation, je vis en Normandie. Ma passion : dévorer des livres et des articles d'historiens qualifiés puis cuisiner leurs informations pour vous servir des pages d'histoire, digestes et savoureuses.

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