René Coty, le président havrais de la IVe République

Au terme d’une élection restée dans les annales, le sénateur havrais René Coty devint le nouveau président de la République en 1953. La constitution de la IVe République octroyant peu de pouvoir au chef de l’État, le mandat de Coty (1953-1958) a peu marqué la France. Pourtant les Français l’aimèrent jusqu’à le féliciter lorsqu’une de ses décisions précipita la chute du régime.

Élu au 13e tour

René Coty président

René Coty en habit présidentiel. Gallica/Bibliothèque Nationale de France

L’élection de René Coty à la présidence de la République en 1953 est l’un des moments les plus invraisemblables de l’histoire politique française au XXe siècle. Sous la IVe République, le président n’est pas élu au suffrage universel mais par les députés et les sénateurs réunis en congrès à Versailles. Il n’est pas nécessaire de se déclarer candidat au préalable ; à tout moment, on peut se présenter. Les tours de scrutin se succèdent jusqu’à ce qu’un candidat obtienne la majorité absolue.

Ce système ouvert se révèle en décembre 1953 un cauchemar. Aucun candidat ne parvient à dépasser le seuil des 50%. Même le favori, Joseph Laniel, échoue, à 22 voix de la majorité absolue. La faute notamment à une multiplicité de candidatures qui dispersent les voix. Au 10e tour de scrutin, Joseph Laniel se retire mais espère qu’un membre de son parti, le Centre National des Indépendants, prendra le relais.

C’est alors que quelques parlementaires suggèrent le nom de Coty. C’est un sénateur, républicain indiscutable, conservateur bon teint. Au 11e tour, il recueille 71 voix sans s’être porté candidat. Largement insuffisant pour être élu mais l’idée germe dans l’esprit des députés et des sénateurs, et comme la majorité absolue n’a toujours pas été obtenue, une nouvelle chance est proposée. Au 12e tour, René Coty se porte candidat. 431 parlementaires le choisissent, soit 49% des voix. On y est presque. Au 13e tour, le 23 décembre, alors que le réveillon de Noël approche et que les Parlementaires ne comptent pas le passer à Versailles, ils donnent enfin une majorité absolue à un homme. Le président de séance annonce 477 voix pour René Coty contre 329 au socialiste Edmond Naegelen. Coty, l’invité de dernière minute, entre à l’Elysée ; il a 71 ans.

Un inconnu à l’Elysée ?

Les Français connaissent-ils leur nouveau président ? On peut en douter. Dans sa carrière politique, il n’a jamais occupé le poste le plus en vue du gouvernement, la présidence du Conseil (l’équivalent de Premier ministre). En 1947, il a été ministre d’un ministère peu exposé, celui de la Reconstruction. Autrement dit, il n’a pas la popularité d’un Joseph Laniel, d’un Maurice Thorez, encore moins d’un général de Gaulle alors pourtant en pleine traversée du désert.

En 1955, Le président René Coty se rend à Saint-Denis, Choisy et Villeneuve-le-roi afin de soutenir ces villes face aux inondations qu'elles viennent de subir. A droite, on aperçoit un futur président, François Mitterrand.

En 1955, Le président René Coty se rend à Saint-Denis, Choisy et Villeneuve-le-roi afin de soutenir ces villes face aux inondations qu’elles viennent de subir. A droite, on aperçoit un futur président, François Mitterrand (Ina.fr).

Dans le milieu politique et dans la presse, il est bien sûr plus connu. Depuis 1949, il est le vice-président du Sénat, alors nommé Conseil de la République. Quelques temps avant l’élection, des journaux comme Match, comme Le Monde, l’envisageait comme présidentiable. Son entrée à l’Elysée n’est donc pas totalement une surprise. En Normandie, enfin, on le connait mieux : les Havrais l’ont choisi comme député dès 1923, puis comme sénateur.

La guerre aurait pu arrêter définitivement sa carrière politique. En 1940, alors sénateur de Seine-Inférieure, il vote les pleins pouvoirs au maréchal Pétain. Comme la majorité de ses collègues. Puis il se retire de la vie publique. A la Libération, son passé le rattrape. Il est banni de la vie politique pour son vote de 1940. Toutefois, un an plus tard, en octobre 1945, un jury d’honneur le réhabilite à cause de son activité de résistant. Juste à temps pour se présenter aux élections législatives du 21 octobre 1945.

« Inaugurer les chrysanthèmes »

Paradoxalement, René Coty élu président de la IVe République ne croit pas dans le régime. En 1946, il avait d’ailleurs voté contre la Constitution qui l’établissait. Dans ce régime, les gouvernements sautent dès la moindre crise ; ils ne tiennent généralement que quelques mois. René Coty ne peut pas faire grand-chose car un président de la IVe République a peu de pouvoir. Certes il nomme le président du Conseil (le Premier ministre) mais doit le faire en collaboration avec les chefs des différents partis politiques. Sinon c’est un simple rôle de représentation dont doit se contenter René Coty. Il reçoit les chefs d’État étrangers (en 1957, il accueille la jeune reine d’Angleterre Élisabeth II), il inaugure des bâtiments, il pose des fleurs sur les tombes de personnalités. Bref, son activité se limite à « inaugurer les chrysanthèmes » selon le bon mot du général de Gaulle.

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René Coty visite le salon de l’Agriculture à Paris. Déjà, en 1957, un rituel présidentiel… (INA).

Le fossoyeur de la IVe République

Modeste, bienveillant, discret, René Coty bénéficie d’une popularité auprès des Français. Sa femme Germaine, dévouée aux bonnes œuvres, meurt en 1955. Les Français découvrent leur président en pleurs aux obsèques en l’église de la Madeleine à Paris. Désespéré, René Coty pense démissionner et retourner au Havre mais ses deux filles le rejoignent pour l’assister dans sa tâche présidentielle. Il reste.

Le 13 mai 1958, un putsch mené par le général Massu renverse le gouverneur d’Alger. Les rebelles, partisans d’une Algérie française, réclament le retour au pouvoir du général de Gaulle. Ils sont prêts à envoyer des troupes en métropole pour appuyer leur revendication. A Paris, on s’affole. Par crainte d’une guerre civile, René Coty propose de nommer De Gaulle président du Conseil, menaçant l’Assemblée Nationale de démissionner si elle ne suit pas sa volonté. Le 1er juin, l’Assemblée investit De Gaulle, qui reçoit en prime les pleins pouvoirs. De quoi lui permettre de régler la question algérienne et de proposer une nouvelle Constitution.

Coty n’est pas malheureux de la situation : il n’a jamais caché sa sympathie pour le « plus illustre des Français », en espérant secrètement qu’une crise nationale oblige à mettre à bas l’ingouvernable IVe République. La Constitution, celle qui inaugure la Ve République, est approuvée par référendum le 28 septembre 1958. René Coty laisse son fauteuil de président sans attendre la fin de son septennat. L’Elysée reçoit des milliers de cartes postales simplement marquées de ces quelques mots « Merci Monsieur Coty ».

Alors que De Gaulle triomphe comme premier président de la Ve République, René Coty se retire de la vie publique. Il se réinstalle dans sa ville natale du Havre jusqu’à sa mort en 1962, à l’âge de 80 ans.

Sources principales

  • Georgette Elgey, Histoire de la IVe République, tome 2 : La république des contradictions (1951-1954), tome 3 : La républiques des tourmentes (1954-1959), Fayard, 1994 et 2008
  • Philippe Valode, Les grands coups de bluff de l’Histoire, First, 2011
  • Patrice Duhamel, Jacques Santa Maria, L’Elysée: Coulisses et secrets d’un palais, Plon, 2012
  • René Coty sur le site du Sénat

 

A regarder

Laurent Ridel

Historien de formation, je vis en Normandie. Ma passion : dévorer des livres et des articles d'historiens qualifiés puis cuisiner leurs informations pour vous servir des pages d'histoire, digestes et savoureuses.

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