Rouen ou Caen, capitale de la Normandie ? Les arguments historiques

La réunion de la Haute-Normandie et de la Basse-Normandie étant actée pour l’année 2016, une question reste en débat : lequel des anciens chefs-lieux sera celui de la région unifiée ? Caen ou Rouen ? Aux côtés des considérations politiques ou géographiques, l’histoire peut fournir quelques arguments. Vu sous cet angle, Rouen a une longueur d’avance.

Rouen, capitale du duché

Quelle fut la capitale historique de la Normandie ? La réponse est apparemment simple : il suffit de savoir où résidait le duc de Normandie lorsque la région était un duché (c’est-à-dire grosso-modo entre le XIe siècle et le XVe siècle). Oui sauf que le duc et sa cour étaient nomades ; ils changeaient régulièrement de résidence, passant de châteaux en abbayes.

Caen et Rouen

L’abbaye aux Dames à Caen, siège du conseil régional de Basse-Normandie (gauche) et une façade, place du Vieux-Marché à Rouen (droite). Photos de @lain G. et Marc Cousin. Licence Creative Commons sur Flickr.fr

Toutefois, les princes normands avaient leur préférence. Avant 1025, Rouen et Fécamp accueillaient régulièrement le duc. A partir de Guillaume le Conquérant, Rouen et Caen se partagent souvent les faveurs du prince mais selon l’historienne et archéologue Annie Renoux, la ville haut-normande conserve « une prééminence certaine » et « demeure une résidence dynastique de prédilection » pendant toute la période ducale (911-1204).

A partir de 1204, le duché, conquis par Philippe Auguste sur le roi d’Angleterre, relève directement du roi de France. Il n’y a donc plus de duc mais parfois le monarque français reconstitue temporairement le duché au profit d’un membre de sa famille. Rouen confirme à chaque fois sa prééminence sans être un choix exclusif. C’est à Rouen, que Jean, nommé duc de Normandie par son père (en 1332), séjourne le plus souvent, mais il s’arrête aussi à Caen ou à l’abbaye de Bonport. C’est à Rouen que se rend Charles, son fils, dès sa nomination en Normandie mais le mois suivant il est au Vaudreuil. C’est sous les voûtes de la cathédrale de Rouen, qu’en 1465, le frère de Louis XI, Charles, reçoit solennellement l’anneau ducal, l’épée et la bannière de la province lors de son intronisation.

Les arguments caennais

Les lieux de séjour du duc, itinérant on l’a vu, ne sont pas de parfaits marqueurs pour désigner la capitale historique de la Normandie. Le siège des institutions, par définition plus stables, peuvent être des repères plus pertinents. Dans cette perspective, Caen a des arguments à prévaloir.

La première institution connue, dont le ressort s’étend à tous le duché, s’appelle l’Échiquier. Composé des plus importants barons et prélats normands, il s’apparente dans un premier temps à une sorte de cour des comptes : les agents fiscaux du duché (les vicomtes principalement) y présentent leur gestion et leur bilan financier. Sans perdre cette fonction initiale, l’institution évolue en cour de justice, susceptible de recevoir les appels de tous les tribunaux inférieurs du duché.

Où est installé cet Échiquier ? Ses membres constituant la cour ducale, il suit en fait le prince dans ses nombreux déplacements. Toutefois, le duc de Normandie et roi d’Angleterre Henri II Plantagenêt (1133-1189) fixe l’Échiquier à Caen. Il se tient deux fois par an, au sein du château de Caen, dans le bâtiment aujourd’hui connu comme « salle de l’Echiquier ». Le même Henri II y installe le Trésor ducal. Voilà pourquoi l’historienne Laurence Jean-Marie qualifie Caen de « capitale secondaire du duché » au XIIe siècle.
Salle de l'échiquier dans l'enceinte du château de Caen

Aux siècles suivants, l’Échiquier retrouve son caractère instable : il se tient à Falaise, à Caen et, de plus en plus, à Rouen. En 1499, cette itinérance est considérée inefficace. Le roi fixe la cour souveraine de la Normandie à Rouen. En 1515, l’Échiquier de Normandie devient parlement de Normandie et ses conseillers prennent place dans l’actuel palais de justice.

Les Anglais choisissent Rouen

Entre temps, la primauté rouennaise a été renforcée dans les dernières décennies de la guerre de Cent Ans. Dans les années 1420, les Anglais occupent un gros quart nord-ouest du royaume de France (sans la Bretagne mais avec l’Île-de-France). Si dans un premier temps, le roi d’Angleterre Henri V hésite entre Rouen et Caen pour y installer les institutions principales de la France anglaise, son fils qui lui succède, plus exactement le régent (car le nouveau roi est un enfant), replie le gouvernement sur Rouen et sur Paris. Mais, ce régent, le duc de Bedford, réside le plus souvent dans la ville normande. Jeanne d’Arc y est d’ailleurs enfermée et jugée. Les fonctions rouennaises s’accroissent après la perte de Paris par les Anglais en 1435 : la Chambre des Comptes, la Cour des Aides (deux institutions financières) sont déplacées à Rouen et y rejoignent l’Échiquier, déjà évoqué.

La ville haut-normande s’élève au rang de capitale de la France anglaise. Un statut qu’elle perd en 1449-1451, une fois la Normandie reprise par le roi de France.

Dans les premières décennies du XVIe siècle, Caen apparaît en retrait par rapport à sa concurrente haut-normande. Pour autant, Rouen ne domine pas. Le duché de Normandie a définitivement disparu. En conséquence, il n’y a plus vraiment de capitale politique. Rouen accueille toutefois le Parlement, la principale institution judiciaire de la province. Depuis le début du Moyen Âge, c’est aussi la capitale religieuse car l’archevêque de Rouen domine les autres évêques normands. Enfin, la ville accueille très souvent les États de Normandie, une assemblée annuelle des représentants de la noblesse, du clergé et du peuple. Malgré une situation plus centrale, Caen reçoit exceptionnellement ces délégués venus de toute la province.
Le parlement de Normandie était installé à Rouen dans ce bâtiment de style gothique flamboyant, aujourd'hui palais de justice

Le rééquilibrage depuis le XVIe siècle

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Le Royaume de France divisé en 83 départements en 1790 (détail) par C.-E. Delamarche (Gallica/BNF).

La monarchie absolue rééquilibre les fonctions entre les deux villes normandes. François 1er divise la France en seize généralités (des circonscriptions fiscales), Rouen et Caen prenant chacune la tête d’une. Louis XIV fixe des intendants (des préfets avant la lettre) qu’il place en Normandie, à Caen, Rouen et Alençon.

La Révolution française contribue à la mise sur le même rang des principales villes normandes et, par corollaire, au retrait rouennais. La province de Normandie est supprimée et du même coup son parlement qui était installé à Rouen. La cité devient un simple chef-lieu de département, au même titre que Caen, Evreux, Alençon et Saint-Lô.

Avec l’établissement des régions en 1956, Rouen, mise à la tête de la Haute-Normandie, retrouve des fonctions plus élevées mais Caen reçoit les mêmes. Ainsi se formalise cette bipolarité de l’espace normand. A tel point qu’il est aujourd’hui difficile de trancher sur la future capitale normande. Mais rappelons-nous des origines du duché : lors du traité de Saint-Clair-sur-Epte en 911, le roi Charles le Simple cède au Viking Rollon, un territoire étendu entre l’Epte et à la mer et centré sur Rouen. C’est l’embryon de la Normandie. Caen, qui d’ailleurs n’existait peut-être pas à cette époque lointaine, n’en faisait pas partie.

Bibliographie

  • Goujard Philippe, La Normandie aux XVIe et XVIIe siècles: face à l’Absolutisme, Rennes, France, Ed. Ouest-France, 2002, 2002.
  • Neveux François, La Normandie pendant la guerre de Cent Ans (XIVe-XVe siècle), Rennes, Ouest-France, 2008.
  • Neveux François, La Normandie royale: des capétiens aux Valois (XIIIe-XIVe siècle), Rennes, Éd. Ouest-France, 2005.
  • Renoux Annie, « Châteaux et résidences fortifiées des Ducs de Normandie aux Xe et XIe siècles », Actes des congrès de la Société d’archéologie médiévale, 2-1, 1989, p. 113‑124. sur Persée.fr

Laurent Ridel

Historien de formation, je vis en Normandie. Ma passion : dévorer des livres et des articles d'historiens qualifiés puis cuisiner leurs informations pour vous servir des pages d'histoire, digestes et savoureuses.

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5 Responses

  1. Lemoine dit :

    bonjour je pense que vu la géographie de notre belle région et aussi l’histoire de celle ci ,la ville qui mérite le titre de capitale de région c’est le Havre a 1 h de Caen par le pont de Normandie et 1 h de Rouen par l’a13 , de plus c’est la seule a etre au patrimoine de l’Unesco

  2. Gornath dit :

    Trés bon article, très clair et très instructif sur les différents rôles de ces deux villes dans l’histoire de la Normandie.
    Pour ce qui de l’attribution de la capitale malheureusement ni l’une ni l’une ne fera jamais l’unanimité, Caennais et Rouennais étant trop attaché a leur rôle de « ville-capitale »… Le plus important restant tout de même l’unité de la Normandie.

  3. CLERIS Philippe dit :

    Un oubli de taille dans ce rappel de l’histoire institutionnelle normande: la fondation de l’Université de Caen par le roi d’Angleterre d’Henri VI en 1432 et confirmée en 1456 par l’édit de Pommiers en Forez de la part du roi de France Charles VII

    • Laurent Ridel dit :

      C’est une absence voulue. Si on parle d’université, il faut alors parler de la question de la capitale intellectuelle. Du coup, pourquoi ne pas aborder aussi les domaines culturels, économiques… Où se trouvaient les académies d’intellectuels, les sociétés d’agriculture, les chambres de commerce… ? Bref, d’autres aspects qui auraient rendu l’article long, trop long.

  4. Bourdon dit :

    Notre premier Jarl Rolf le Marcheur ou Göngu-Hrólfr (en vieux Norois) à choisi comme capitale de la Duché Rouen.Donc aucune raison que Rouen ne sois pas la Capitale de la région et peut être par la suite celle de l’état Normand si les dieux sont avec nous.

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