Jeanne d’Arc ou les derniers jours d’une condamnée

« Jeanne d’Arc n’est venue en Normandie que pour y être jugée et pour y mourir » résume le médiéviste François Neveux. Achetée par les Anglais, elle reste enfermée cinq mois dans le château de Rouen avant d’être brûlée sur la place du Vieux-Marché le mercredi 30 mai 1430. Malgré sa brièveté, ce séjour normand constitue l’épisode le mieux connu de la vie de l’héroïne grâce aux nombreuses pièces de son procès.

(L’article suivant est présenté sous forme d’interview fictive)

Jeanne d'Arc à Orléans

Jeanne d’Arc lors du siège d’Orléans. En 1429, la jeune femme force les Anglais à abandonner le siège. C’est son premier fait d’armes (partie d’une peinture murale de Jules-Eugène Lenepveu au Panthéon, 1886-1890)

– Avant d’aborder les derniers mois de la vie de Jeanne d’Arc, il est peut-être nécessaire de rappeler brièvement le contexte historique et l’épopée fabuleuse de la jeune femme. Nous sommes alors en pleine guerre de Cent Ans. Le royaume de France est coupé en deux…
– En effet, le royaume a alors deux rois. D’un côté, le roi d’Angleterre Henry VI dont les armées, alliées aux Bourguignons, occupent la moitié nord de la France. De l’autre, Charles VII, qui tient avec difficulté les provinces au sud de la Loire. Déshérité par ses parents, roi non sacré, il n’a pas la légitimité qui lui assurerait le soutien de l’ensemble des Français.

– C’est dans ce contexte qu’intervient Jeanne d’Arc. L’historienne Colette Beaune parle à son propos d’une « trajectoire météorique »…

– Oui, c’est une formule appropriée puisque l’essentiel de la « carrière » de Jeanne tient en moins de trois ans. A l’âge de 17 ans, cette fille de paysans quitte sa Lorraine natale pour parler à Charles VII installé à Chinon. Elle lui révèle sa mission divine : bouter les Anglais hors du royaume et faire sacrer Charles. Alors au plus mal, le roi accepte de l’intégrer à l’armée de renfort qui doit partir secourir Orléans assiégée. Les mois qui suivent lui donnent raison. En galvanisant l’armée, Jeanne réussit à contraindre les Anglais à lever le siège d’Orléans puis elle conduit en plein territoire ennemi le roi jusqu’à Reims où il est sacré. Les Anglais perdent pied et battent en retraite.

– Jeanne est capturée le 23 mai 1430 sous les murs de Compiègne par un Bourguignon qui la vend ensuite aux Anglais. La jeune femme est transférée à Rouen. C’est dans la capitale normande qu’elle est définitivement emprisonnée et que son procès doit avoir lieu. Pourquoi Rouen ? Paris, alors aux mains des Anglo-Bourguignons, semblait un choix plus évident.
– Aux yeux des Anglais, Rouen est plus sûre que Paris. Elle est le point fort de la domination anglaise en France. Le gouvernement y est installé. Le roi d’Angleterre, alors enfant, réside souvent au château ainsi que le régent (le duc de Bedford) et le représentant royal en France (le comte de Warwick).

La Tour Jeanne d'Arc à Rouen

La Tour Jeanne d’Arc à Rouen. La Pucelle d’Orléans fut emprisonnée dans le château de Rouen. Il ne reste plus de la forteresse que cette tour (le donjon) mais, malgré son nom, la prisonnière fut enfermée dans une autre tour de la forteresse.

– L’Église se charge du procès. Pourquoi les Anglais ne s’en occupent-ils pas eux-mêmes ?
– Les Anglais accusent Jeanne d’être une sorcière et une enchanteresse. A leurs yeux, la Pucelle n’est pas inspirée par Dieu mais par le diable. Or, les tribunaux ecclésiastiques sont les seuls compétents en matière de foi et de religion. Pour autant, ne croyez pas que les Anglais se désintéressent du procès. Rappelons que ce sont eux qui rassemblent la rançon et qui gardent Jeanne au château de Rouen. Ils comptent bien que l’Église condamne la prisonnière pour sorcellerie afin de décrédibiliser Charles VII qui devrait alors son sacre à un agent du diable.

– La présidence du tribunal revient à Pierre Cauchon. Son nom reste attaché au jugement de Jeanne, ce qui lui vaut encore de nos jours d’être vilipendé. Mais finalement, on ne connaît pas beaucoup le personnage…

– En effet. Pierre Cauchon est l’évêque de Beauvais. Il peut légitimement revendiquer le jugement de Jeanne car sa capture a eu lieu devant Compiègne, autrement dit dans les limites de son diocèse. Au regard de son origine roturière (la bourgeoisie rémoise), son ascension est assez remarquable. Étudiant de l’université de Paris, il entre dans l’orbite du duc de Bourgogne. En 1415, il fait partie de la délégation bourguignonne au concile de Constance et en 1420, il participe aux négociations aboutissant au traité de Troyes, texte qui déshérite Charles VII et offre la couronne au roi d’Angleterre. Le duc de Bourgogne Philippe Le Bon le récompense par l’évêché de Beauvais. Naturellement, Cauchon se rapproche des Anglais, alliés aux Bourguignons. Dès 1423, il fait partie des conseillers du jeune roi d’Angleterre Henry VI. Au cours du procès de Jeanne d’Arc, les Anglais sont donc confiants : c’est un de leurs partisans les plus convaincus qui préside le tribunal.

– Comme vous l’avez dit, c’est un Français partisan des Anglais qui conduit le procès. Pour composer le tribunal, Pierre Cauchon s’entoure d’autres Français…

– Ce sont essentiellement des clercs normands et parisiens. Ils sont plus de 200 à participer au procès mais ils ne siègent jamais tous ensemble. Parmi eux on trouve des abbés, des chanoines, des franciscains, des maîtres de l’université de Paris. Pour la plupart, ce sont des personnages du clan bourguignon, et donc pro-anglais.

– Peut-on affirmer que Jeanne a droit à un procès équitable ?

– C’est un procès d’Inquisition qui se déroule à Rouen ! Son but n’est pas d’établir l’innocence ou la culpabilité de l’accusée. Il s’agit de lui faire avouer ses fautes. Ne soyons donc pas étonnés si les juges mènent eux-mêmes l’instruction, si aucun témoin n’est cité à comparaître et surtout si aucun avocat ne défend Jeanne. C’est la procédure habituelle en matière d’hérésie.

Visite du cardinal de Winchester

Jeanne d’Arc face au cardinal de Winchester. Jeanne d’Arc malade est interrogée dans sa prison par Henri Beaufort, cardinal de Winchester. Dans cette peinture, les traits disgracieux du prélat essaient de traduire sa noirceur (tableau de Paul Delaroche, 1824, sur Wikimedia Commons).

– Jeanne est enfermée dans le château de Rouen. Quelles sont ses conditions d’emprisonnement ?
– Plutôt dures. La nuit, ses gardiens l’entravent avec des fers et l’attachent par une chaîne à une grosse pièce de bois. Trois ou quatre d’entre eux vivent à l’intérieur même de la cellule. On imagine la crainte de Jeanne d’avoir tous ces hommes autour d’elle la nuit. Par contraste, regardons la situation de Pothon de Xaintrailles, capitaine de Charles VII, fait prisonnier quelques mois après Jeanne dans le même château. Il conserve son valet et a le privilège d’être reçu à table par le maître des lieux, le comte de Warwick.

– À partir du 21 février 1431, Pierre Cauchon et ses assesseurs interrogent régulièrement Jeanne au château. Dans ses réponses, l’accusée fait souvent preuve de bon sens et d’esprit de répartie. Mais elle ne déjoue pas toujours les pièges que lui tendent les juges et se laisse parfois emporter par sa haine des Anglais et des Bourguignons. Au fil de ces interrogatoires, les enquêteurs affinent leurs accusations contre la jeune femme. Que lui reproche-t-on précisément ?

– Comprenez bien que Jeanne se trouve confrontée à des experts en droit et en théologie. Dans ses moindres comportements, actes et paroles, ils savent traquer l’erreur. Elle refuse de reconnaître l’autorité de l’Église qui la juge ? Elle est donc hérétique. Elle aurait fait couler de la cire fondue sur la tête des enfants afin de leur assurer fortune ? C’est une magicienne. Elle croit prédire l’avenir grâce à ses voix ? Elle est donc devineresse. A Domrémy, elle se rendait avec les autres villageoises autour de l’arbre aux fées ? Elle participe donc à des rites païens. Les juges recensent les péchés mortels de Jeanne. N’a-t-elle pas combattu un jour de fête religieuse ? N’a-t-elle pas essayé de se suicider en sautant d’une tour (en vérité, elle cherchait à s’évader) ? Surtout, ne s’obstine-t-elle pas à porter des habits d’hommes ? Jeanne se défend en expliquant que ce sont les voix qui lui imposent. Mais pour Pierre Cauchon, il est inconcevable que les voix, soi-disant d’origine sainte, commandent une pratique vestimentaire clairement condamnée par Dieu dans l’Ancien Testament. Conclusion implacable, les voix sont démoniaques ; Jeanne est instrumentalisée par le Diable.

– Le 14 mai 1431, l’université de Paris, qui rassemble les meilleurs théologiens et juristes du royaume et que Pierre Cauchon a pris soin de consulter, rend son verdict. Jeanne est déclarée hérétique, schismatique, apostate, devineresse et menteuse. Elle n’est pas accusée de sorcellerie ?
– Non, contrairement à une idée largement répandue aujourd’hui, ni les juges, ni l’université de Paris ne retiennent ce chef d’accusation. C’est assez difficile à prouver. De plus, la jeunesse et la virginité de l’accusée ne concordent pas avec le portrait-robot que les juges ont d’une sorcière.

– Après la phase des interrogatoires, les juges exhortent Jeanne à reconnaître ses erreurs. On lui envoie des prédicateurs ; on lui montre les objets de torture et enfin, on organise une cérémonie publique au cimetière Saint-Ouen de Rouen pendant laquelle la sentence est lue devant l’accusée. C’est l’occasion pour la Pucelle de sortir enfin du château, elle qui y était emprisonnée depuis cinq mois. C’est aussi l’occasion pour les Rouennais de découvrir la fameuse Pucelle d’Orléans. Quels sont les sentiments des Rouennais à l’égard de Jeanne ?

– En dehors de quelques individus, nous ne savons pas avec certitude ce que la population rouennaise pense de Jeanne. On notera cependant que les Anglais ont choisi Rouen comme siège du procès et que Pierre Cauchon ne craint pas de sortir la prisonnière en pleine ville pour la cérémonie du cimetière. On en déduit qu’ils ne redoutent pas une révolte locale. Nous savons par ailleurs que parmi la bourgeoisie et le haut clergé, beaucoup s’accommodent de l’occupation anglaise. A l’égard de certains, on peut même parler de collaboration. Enfin, on remarquera qu’en 1432, après la mort de Jeanne d’Arc, quelques audacieux Français réussissent à s’emparer du château mais les Rouennais ne soutiennent pas ce coup d’éclat ; pis ils aident les Anglais à reprendre la forteresse. Ces différents indices laissent penser que Rouen accueille favorablement les Anglais et par conséquent, réprouve probablement les actes de la Pucelle.

– Au cours de la cérémonie du cimetière, Jeanne craque. Elle reconnaît s’être trompée. Cette abjuration satisfait les juges qui condamnent Jeanne à la prison perpétuelle au lieu de l’envoyer au bûcher. La lecture de la condamnation rend par contre furieux les Anglais. Pourquoi ?

– Tout simplement parce qu’ils veulent la mort. Ils attendent que celle qui les a tant effrayés soit mise définitivement hors d’état de nuire.

Jeanne d'Arc sur le bûcher

Jeanne est prête à être brûlée sur la place du Vieux-Marché à Rouen (partie d’une peinture murale de Jules-Eugène Lenepveu au Panthéon, 1886-1890)

– Ce mécontentement s’éteint quelques jours plus tard. Jeanne est finalement condamnée à mort. Que s’est-il passé ?
– Jeanne a repris ses habits d’homme et affirme devant Pierre Cauchon que seule la peur d’être brûlée l’a fait abjurer. Selon les termes de la justice ecclésiastique, elle devient donc relapse. Elle doit être livrée au bras séculier qui appliquera la sentence : la mort.

– Le mercredi 30 mai 1431, un chariot emmène la condamnée jusqu’à la place du Vieux-Marché. Devant la foule nombreuse, elle est liée à un poteau. Le bourreau embrase les fagots. Dévorée par les flammes, asphyxiée par la fumée, Jeanne meurt sur le bûcher. Cette fin, bien connue, est cependant remise en cause par un journaliste. Ce n’est pas Jeanne qui aurait péri à Rouen !

– Vous faîtes sûrement référence au livre l’Affaire Jeanne d’Arc de Marcel Gay et Roger Senzig. Les auteurs reprennent en fait des thèses anciennes selon lesquelles Jeanne serait en réalité une princesse de sang qui aurait survécu au bucher grâce à la substitution d’une autre condamnée. En d’autres termes, une fausse Jeanne aurait brûlé à Rouen tandis que la vraie serait retournée vivre en Lorraine.

– Qu’en pensez-vous ?
– L’historienne Colette Beaune a vigoureusement réagi à l’Affaire Jeanne d’Arc. Elle a pointé du doigt les nombreuses erreurs d’interprétation des deux auteurs. Pour s’en tenir à l’épisode de la mort, la thèse de la substitution apparaît peu crédible. L’exécution de la Pucelle est publique. Rouennais, soldats anglais, membres du clergé assistent à l’exécution. Aucun témoin de l’événement (nous avons une douzaine de témoignages) ne fait part d’un doute quant à l’identité de la condamnée. On a bien des documents qui suggèrent un subterfuge mais ils viennent de personnes absentes de Rouen le 30 mai. Ces textes révèlent surtout une chose : il est toujours difficile d’accepter que même les héros peuvent mourir.

Architecture
L’église Jeanne d’Arc à Rouen. Inaugurée en 1979, elle occupe la place du Vieux-Marché et voisine l’emplacement du bûcher de la sainte (Franck Minez sur Flickr)

A lire

– François Neveux, « Jeanne d’Arc et la Normandie » in La Normandie dans la guerre de Cent Ans, 1346-1450, Musée de Normandie, Seuil, Caen, 1999, p. 140-145
– François Neveux, L’évêque Pierre Cauchon, Denoël, 1987
– Colette Beaune, Jeanne d’Arc, vérités et légendes, Perrin, 2008

Laurent Ridel

Historien de formation, je vis en Normandie. Ma passion : dévorer des livres et des articles d'historiens qualifiés puis cuisiner leurs informations pour vous servir des pages d'histoire, digestes et savoureuses.

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5 Responses

  1. cathy dit :

    puis-je me permettre de poser une question qui pourrait sembler totalement bête?
    Jeanne d’Arc s’est-elle faite passer pour un homme pour intégrer l’armée, ou a-t’elle seulement porté les armures et bêtements d’homme?
    je vous remrcie de m’apporter une réponse si vous la détenez
    cordialement
    cathy

    • Laurent Ridel dit :

      Non Cathy, Jeanne d’Arc ne s’est pas faite passer pour un homme afin d’intégrer l’armée. Lors de sa rencontre avec le roi Charles VII à Chinon, elle s’est présenté sans ambiguïté en tant que femme. Le roi a ensuite accepté qu’elle participe à l’expédition chargée de délivrer les Orléanais du siège des Anglais. A Orléans, elle ne peut se dispenser de porter des habits masculins (c’est plus pratique pour chevaucher) et une armure (elle protège en partie des flèches et des coups). Toutefois, ne l’imaginons pas donner de l’épée sur les Anglais car elle n’avait aucune connaissance du combat.

  2. Bel interview, concise et honnête. Par contre je serais curieux de voir les documents du dit subterfurge qui à mon sens ne peuvent être crédible tant la haine des anglais et leur peur de la voir vivante étaient forte. Il faut préciser que lorsque Jeanne brûla, ils ont stoppé le feu un moment pour bien montrer avant qu’elle brûle définitivement que c’était bien Jeanne qui était sur le bûcher, précaution utile. Puis franchement si ce n’est pas elle qui a brûlé, qui d’autres ?

  1. 23 novembre 2013

    […] Eglise Ste-Jeanne d'Arc Monument qui s'élève depuis 1979 sur la place du Vieux Marché pour répondre à une double reconnaissance : l'église honore Sainte Jeanne d'Arc et commémore un mémorial civil qu'incarne l'héroïne française, célébrée le deuxième dimanche du mois de mai. […]

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