Les Normands et la mer (1/3) : à leurs risques et périls

Offrant plus de 600 km de façade maritime, la Normandie aurait naturellement noué des relations fortes avec la mer. C’est ignorer toutes les raisons qui faisaient de la Manche et de l’océan un milieu hostile et dangereux. Les Normands de jadis n’y voyaient-ils pas la source de nombreux malheurs : les naufrages de bateaux pris dans les tempêtes, les attaques de la marine anglaise et les débarquements d’envahisseurs ?

(L’article suivant est présenté sous forme d’interview fictive)

La Manche, qui borde la Normandie, est-elle une mer dangereuse pour la navigation ?

C’est une mer assez fréquemment tourmentée par des tempêtes. Et quand l’eau est calme, une brume peut en recouvrir la surface. Les marées, d’une forte amplitude autour de la presqu’île du Cotentin, génèrent des courants dangereux. Encore de nos jours, les marins et les voiliers se méfient du raz Blanchard, au large du cap de la Hague. C’est un peu, toute proportion gardée, le Cap Horn normand. Le courant peut rendre incontrôlable le bateau et l’attirer vers les récifs.

Vue du phare de Gatteville

Vue du phare de Gatteville, par Jean Louis Petit. Musée d’art Thomas-Henry à Cherbourg. On aperçoit en réalité deux phares, le plus petit (XVIIIe siècle) fut remplacé par son haut voisin en 1835. Ces vigies signalaient aux marins un endroit particulièrement dangereux : le raz de Barfleur. La Blanche Nef en 1120 et La Luna en 1860 y firent naufrage.

Pouvez-vous nous raconter quelques naufrages célèbres ?

En 1120, une partie de la cour royale embarquait à Barfleur sur un bateau, la Blanche Nef. A son bord, s’installa notamment le fils d’Henri Beauclerc, roi d’Angleterre et duc de Normandie. La Blanche Nef quitta le port. Le bateau du roi était parti un peu plus tôt. Le capitaine de la Blanche-Nef essaya de le rattraper mais, ivre comme tout l’équipage, il effectua une mauvaise manœuvre. Le navire se fracassa sur un écueil puis coula. Sur près de 300 passagers et matelots, un seul survécut pour raconter le drame. Le roi perdit dans ce naufrage son fils unique, compliquant du coup sa succession. Quand le souverain mourut, ce fut la guerre entre les prétendants au trône.

C’est au même endroit, sur le même écueil, que La Luna, un trois-mâts américain, se jeta en 1860, ballotté par une tempête. Les mâts furent arrachés ; la coque éventrée fut envahie par l’eau. Les embarcations de sauvetage partirent à la dérive. La tempête se chargea de submerger les derniers survivants accrochés à la mâture. Pendant deux mois, la mer rejeta sur les côtes les cadavres du navire. Bilan : 101 morts sur 103 passagers et membres d’équipage.

La Manche, c’est aussi la voie par laquelle arrivent les envahisseurs…

Au temps de l’Empire romain, les côtes furent harcelées par les « Saxons », en fait des peuples « barbares » divers : des Francs, des Jutes, des Angles, des Saxons… Mais les plus célèbres envahisseurs furent bien sûr les Vikings. Dès l’an 820, ils apparurent à l’embouchure de la Seine. Ils furent alors repoussés par les gardes côtiers. Mais ils revinrent régulièrement à partir de 841 et réussirent à s’enfoncer à l’intérieur du royaume franc. Ces envahisseurs ont fini par devenir les maîtres de la région.

Pendant la Guerre de Cent Ans, les Anglais débarquèrent à Saint-Vaast-la-Hougue (deux fois), ainsi que dans les estuaires de la Seine et de la Touques. Ces débarquements furent les points de départ de chevauchées armées à travers la Normandie et plus généralement le royaume de France. Au XVIIIe siècle, la Royal Navy et les corsaires anglais n’essayèrent pas de pénétrer dans l’intérieur des terres ; ils se contentèrent de coups de mains répétés sur la côte : en août 1758, Cherbourg fut rançonnée, ses fortifications minées et ses bateaux incendiés. Ces « visites » ou ces « insultes », pour reprendre les termes de l’époque, traumatisèrent les habitants du littoral. On comprend qu’ils observaient avec crainte la mer.

En raison de ce voisinage avec l’Angleterre, la Manche fut donc une frontière maritime…

Oui, après l’an 1204, quand la Normandie fut perdue par le roi d’Angleterre Jean sans Terre et intégrée au domaine du roi de France. L’Angleterre a représenté jusqu’à la chute de Napoléon, l’ennemie n°1 de la France. Les ports normands en payèrent le prix puisque la guerre ruinait le grand commerce maritime et gênait la pêche hauturière. Des escadres anglaises bloquaient les ports et des corsaires poursuivaient les navires marchands. A l’époque de Louis XIV, le royaume de France s’était aussi fâché avec les Espagnols et les Hollandais, des puissances maritimes qui ont rendu la vie difficile aux marins normands.

Vous venez d’évoquer les corsaires. Rappelez-nous qui sont ces hommes.

Ce sont des pirates, à cette différence qu’ils ne sont pas hors la loi. Par lettre de marque, le roi autorise un capitaine à combattre, à prendre ou détruire les navires de commerce ou les vaisseaux de guerre appartenant à l’ennemi. Embarqués sur des bateaux maniables et rapides, les corsaires coursent les navires pour les aborder, d’où le nom de guerre de course donnée à cette activité prédatrice.

Le retour des corsaires en 1806 - Maurice ORANGE

Le retour des corsaires en 1806 par Maurice Orange (fin XIXe siècle). Musée du Vieux Granville. Les Granvillais fêtent le retour des corsaires qui se sont emparés d’un navire et d’un équipage anglais (uniformes rouges).

Comment les populations littorales se défendirent contre les incursions ennemies ?

Les autorités organisèrent la défense littorale. Vers 1400, le roi et ses officiers ont obligé les habitants vivant dans les zones proches des côtes à effectuer un service de guet. Ce service se militarisa progressivement aux XVIIe et XVIIIe siècles : les hommes reçurent un uniforme, un fusil, apprirent à utiliser l’arme et à marcher au pas. Ce fut donc une véritable milice qui surveilla et défendit les côtes. La surveillance s’appuyait sur des édifices qui dominaient la mer, corps de garde (improprement désignés sous le nom de cabane Vauban) ou clochers d’église d’où on pouvait sonner le tocsin.

Je suppose que la côte normande a été fortifiée…

Oui, les villes littorales, comme Dieppe, Le Havre, Honfleur, ou Granville étaient entourées de remparts. La monarchie des Bourbons a complété ce dispositif en construisant des redoutes et des forts ; les salves des canons obligeaient la marine anglaise à tenir ses distances par rapport à la côte. Ça ne marchait pas toujours. Mais l’effort défensif le plus systématique fut l’œuvre des Allemands pendant la Seconde Guerre Mondiale. Par crainte d’un débarquement allié, ils ont édifié le Mur de l’Atlantique, un ensemble impressionnant de forteresses et de batteries d’artillerie que complétaient parfois des obstacles sur les plages. Le paysage des côtes normandes a été bouleversé.

Tour Vauban, Tatihou, Saint Vaast La Hougue 01Le fort de l’île de Tatihou. A droite, la tour fut construite sur la recommandation et sur les plans de Vauban, commissaire aux fortifications du roi Louis XIV. Associée à la tour voisine de la Hougue, l’ouvrage défendait la baie de Saint-Vaast-la-Hougue, lieu apprécié par les navires anglais pour débarquer en Normandie.

A vous entendre parler de naufrages, de fortifications, de corsaires et de guerre, on a l’impression que la Manche est un milieu hostile. Face à ces dangers, la Normandie aurait-elle donc tourné le dos à la mer ?

Bien sûr que non. La guerre n’a jamais été permanente. Si la Manche a pu être une barrière, elle fut aussi un trait d’union dans les périodes de paix ou de trêve. Il n’existe pas de route plus efficace et rapide pour se rendre en Angleterre. Au Moyen Âge, il suffit d’une nuit pour traverser le Channel … quand le vent est favorable.

Enfin, pendant les guerres, les Normands savaient aussi attaquer. Des flottes françaises, principalement composées de Normands, lancèrent des raids sur les côtes sud de l’Angleterre (Southampton en 1339, Portsmouth en 1377, Sandwich en 1457). Granville fut quelques années avant la Révolution française le troisième port corsaire de France après Saint-Malo et Dunkerque. La course faisait aussi vivre les ports d’Honfleur, de Dieppe, de Fécamp et du Havre

Preuve que les Normands n’étaient pas si timorés, ils sont parmi les premiers Français à se lancer dans les grands voyages océaniques après la découverte de l’Amérique par Christophe Colomb…

Si les Espagnols et les Portugais ont été les premiers à oser longer les côtes africaines au-delà du Maroc et à traverser l’Atlantique, les Normands figurent parmi les premiers Français à vouloir les suivre. Ce sont des voyages principalement à but commercial ; il n’est pas question d’évangélisation ou de colonisation sur les terres découvertes. Les bateaux normands ramènent notamment du bois du Brésil et de l’ivoire de Guinée.
Olaus MagnusUn serpent de mer enrobe une caravelle tandis qu’un autre bateau, en haut à droite, est pris dans un tourbillon. Les navigateurs ont longtemps craint de voguer au large à cause des dangers mythiques ou réels de la haute mer. Détail d’une carte marine élaborée par le Suédois Olaus Magnus (1539).

On imagine combien étaient périlleux ces voyages lointains alors que les instruments de navigation n’étaient pas perfectionnés…

Assurément. Il suffit de suivre les mésaventures du Normand Paulmier de Gonneville pour mesurer l’ampleur et la diversité des dangers. Le 24 juin 1503, son bateau, l’Espoir, quitte le port d’Honfleur dans le but d’atteindre les Indes. Dans l’hémisphère sud, une tempête lui fait perdre la route. Le 5 janvier, les voyageurs aperçoivent enfin une terre (probablement le Brésil). Ils débarquent sur ce sol inconnu et profitent de cet arrêt pour s’approvisionner et rafistoler leur navire mal en point. Heureusement, le contact avec les autochtones se passe bien. Les Indiens échangent avec les Occidentaux de la viande, du poisson, des fruits contre des peignes, des couteaux, des haches et de la quincaillerie. Le chef local accepte même de laisser son fils Essomericq, 15 ans, à Paulmier de Gonneville à condition de le ramener d’ici vingt lunes.

En juillet 1504, le navire entame son voyage de retour. Le scorbut décime l’équipage. Arrivé dans la Manche, deux bateaux pirates attaquent l’Espoir qui est obligé de s’échouer sur Guernesey. Avant de couler, la cargaison de peaux, de plumes et de racines à teindre est pillée. Les combats et le naufrage tuent seize personnes. Les survivants parviennent à la Hague puis prennent la route terrestre pour revenir à leur port d’attache, Honfleur, le 20 mai 1505. Le voyage a duré près de 23 mois ; plus de la moitié de l’équipage a péri et l’Indien Essomericq, bien que survivant, ne revit jamais son pays.

Cette histoire est connue par un récit écrit environ 150 ans après les événements. Les historiens débattent, je l’avoue, de son authenticité.

Vous parlez des dangers de la mer au large mais l’eau n’a-t-elle pas menacée les populations littorales ? A-t-on connaissance par exemple de raz-de-marée en Normandie ?

Autour du cap de la Hève (au nord de l’estuaire de la Seine), les habitants ont souffert de la « male marée », une haute mer conjuguée à une tempête. En 1374, elle engloutit et fait disparaître un village entier, Chef-de-Caux, église comprise. En 1525, elle faillit faire disparaître un bourg naissant : Le Havre.

De nos jours, l’érosion des falaises de Seine-Maritime inquiète. Elles reculent selon les secteurs de quelques centimètres à 1 m par an.

Pour en savoir plus

  • Lisez le livre de Michel Aumont, Les corsaires de Granville (1688-1815). Une culture du risque maritime, Presses Universitaires de Rennes, 2013.
  • Ecoutez la conférence de Thierry Chardon, «Défendre le littoral en Normandie aux XVIIe et XVIIIe siècles : la mission du guet de mer, des milices et des canonniers garde-côtes », conférence donnée pour la Maison de la Recherche en Sciences Humaines (MRSH) à Caen, le 20 décembre 2012.
  • Visitez le musée maritime de Tatihou

Laurent Ridel

Historien de formation, je vis en Normandie. Ma passion : dévorer des livres et des articles d'historiens qualifiés puis cuisiner leurs informations pour vous servir des pages d'histoire, digestes et savoureuses.

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1 Response

  1. FONTAINE Bertrand dit :

    J’ai relevé les disparus en mer de Fécamp , à terre neuves et sur nos côtés de 1540 à 1918 , d’après les registres paroissiaux et d’état civil , toute une histoire
    Le dossier est disponible aux archives municipales de Fecamp

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