Richard Cœur de Lion, le roi pressé

Héritier de l’empire Plantagenêt, Richard Cœur de Lion est promis à être l’un des souverains les plus puissants d’Occident. Son règne dura seulement dix ans. Une décennie toutefois menée tambour battant, de son couronnement comme roi d’Angleterre à sa mort inattendue en 1199.

Le fils félon

Richard Ier, Coeur de Lion, roi d'Angleterre en 1189

Richard Ier, Coeur de Lion, roi d’Angleterre en 1189, représenté en croisé, par Merry Joseph Blondel, 1841. Château de Versailles.

Né en 1157, Richard est le troisième fils d’Aliénor, duchesse d’Aquitaine et d’Henri II Plantagenêt, roi d’Angleterre mais aussi duc de Normandie et comte d’Anjou. A 14 ans, il succède à sa mère comme comte de Poitou et duc d’Aquitaine.

A l’inverse des liens maternels, les relations entre le père et le fils sont chaotiques. Or, après la mort de ses deux frères aînés, Richard apparaît comme l’héritier du vaste empire Plantagenêt qu’ont constitués ses parents. Mais Henri II ne semble pas prêt à passer la main, et laisse planer le doute sur les modalités de sa succession. Richard Cœur de Lion, impatient de régner, ne compte pas rester dans l’expectative et l’incertitude. En 1188, à l’âge de 31 ans, il se révolte contre son père et, pour que son entreprise réussisse, s’allie avec l’ennemi principal des Plantagenêt, Philippe Auguste, le roi de France.

Les deux alliés s’emparent une à une des villes d’Anjou et du Maine. Poursuivi sans relâche, lâché par ses barons, le vieil Henri II meurt, épuisé et démoralisé, le 6 avril 1189. Un clerc gallois, Giraud de Barri, rapporte une anecdote surnaturelle : lorsque Richard vient saluer la dépouille de son père dans l’abbaye de Fontevraud, les narines du défunt se mettent à saigner. Le prodige s’arrête aussitôt son départ.

Fils aîné d’Henri II, Richard Cœur de Lion se fait sans grand difficulté reconnaître duc de Normandie puis roi d’Angleterre à l’été 1189. Il hérite de l’empire Plantagenêt qui s’étire de l’Écosse aux Pyrénées.

Le croisé

Pour le nouveau souverain, il n’est pourtant pas question de se consacrer au gouvernement de son vaste empire. Avant d’être couronné, Richard a en effet fait vœu de se croiser. Comme son voisin, le roi de France Philippe Auguste. Les voilà donc partis en juillet 1190 pour la IIIe croisade. Un départ précipité par la dégradation de la situation au Proche-Orient. Saladin, sultan d’Egypte, a repris Jérusalem aux Francs quelques années auparavant.

Après des escales en Sicile et à Chypre, Richard et son armée débarquent en Terre Sainte le 10 juin 1191. L’arrivée de ces renforts assure le premier succès des croisés, la prise de la ville d’Acre (aujourd’hui port d’Israël). Le roi Philippe Auguste décide alors de quitter la croisade, laissant la direction des opérations à son ancien compagnon Richard Cœur de Lion avec qui les relations se sont nettement refroidies.

Les qualités tactiques du roi d’Angleterre lui permettent de reconquérir le littoral palestinien et de gagner la bataille d’Arsour face à Saladin. Mais l’objectif principal, Jérusalem, reste inaccessible. Or, pendant ce temps, Philippe Auguste, de retour en France, lorgne sur la Normandie. Pour le roi d’Angleterre, terminer la croisade est impératif. Encore doit-il conclure sur une belle sortie. Faute d’une victoire militaire décisive, le roi négocie avec Saladin un pis-aller : le sultan reconnaît aux chrétiens la possession des territoires côtiers et accepte le libre accès des pèlerins à Jérusalem. Richard Cœur de Lion peut quitter sans honte la Terre sainte le 9 octobre 1192.

Saint-Jean d'Acre remise à Philippe Auguste et à Richard Cœur-de-Lion, le 13 juillet 1191, par Merry Joseph Blondel en 1840. Richard est le cavalier à gauche et Philippe Auguste monte un cheval blanc.

Saint-Jean d’Acre remise à Philippe Auguste et à Richard Cœur-de-Lion, le 13 juillet 1191, par Merry Joseph Blondel en 1840. Richard est le cavalier à gauche et Philippe Auguste monte un cheval blanc.

Le roi chevalier

Le surnom de « Lion » ou « Cœur de Lion », acquis de son vivant, souligne la vaillance, l’ardeur au combat et le caractère indomptable de Richard mais rappelle aussi peut-être son emportement. Plus généralement, le roi d’Angleterre adopte et cultive les valeurs chevaleresques : courage, hardiesse, honneur, largesse. Richard aime la guerre, parce qu’elle est une occasion de faire preuve de prouesses. A la Croisade, on le voit mener son armée, charger lance au bras ou se frayer un passage dans les mêlées à coups d’épée.

Jongleurs et poètes répandent ses exploits, ses paroles admirables et ses gestes généreux. L’époque, bercée par la Chanson de Roland et les aventures d’Arthur et des compagnons de la Table ronde, est particulièrement sensible aux coups d’éclat du « roi-chevalier » (selon l’expression de l’historien Jean Flori).

Le roi absent

En dix ans de règne, Richard Cœur de Lion ne restera que six mois en Angleterre malgré sa naissance à Oxford. Ses combats, notamment en Terre sainte, l’oblige souvent à s’éloigner du royaume. Une absence prolongée par un long emprisonnement.

Car le chemin du retour, de la Palestine au royaume d’Angleterre, se déroule mal. Le roi d’Angleterre est contraint de passer par des terres hostiles. A la fin de l’année 1192, malgré son déguisement de marchand, il est fait prisonnier à Vienne par Léopold, duc d’Autriche, un prince croisé avec lequel il s’est accroché au lendemain de la prise d’Acre. Le duc le vend à son seigneur, l’empereur germanique, Henri VI, tout aussi mal disposé à l’égard du captif.

Après treize mois d’emprisonnement, le roi d’Angleterre est libéré au prix d’une rançon faramineuse de 100 000 marcs d’argent (soit 34 tonnes). Une longue captivité dont profite Philippe Auguste. Le roi de France s’entend avec le frère du prisonnier, Jean sans Terre, pour se partager la Normandie. Le Capétien conquiert Gisors, le Vexin Normand, Le Vaudreuil, Evreux, Le Neubourg avant que le lion ne puisse enfin sortir de sa cage.

Le commanditaire de Château-Gaillard

Peu après son retour en Angleterre, Richard Cœur de Lion entre en guerre contre le roi de France. Un conflit long de cinq ans, entrecoupé seulement de trêves jamais respectées. Par sa richesse, par sa proximité avec Paris, la Normandie est l’espace privilégié de l’affrontement entre les deux princes.

Conscient de la fragilité de sa frontière orientale et de la vulnérabilité de Rouen, la capitale du duché de Normandie, le roi d’Angleterre commande l’édification d’un complexe fortifié aux Andelys. Il comprend deux châteaux : un premier construit au sommet d’une falaise (le fameux Château-Gaillard), un second en contrebas sur une île de la Seine. En prime, une triple rangée de pieux barre le fleuve.

Château-Gaillard

Château-Gaillard, verrou de la Normandie, installé au-dessus de la Seine.

Pour accélérer la construction de cet ensemble, le roi d’Angleterre doit mobiliser des sommes d’argent exceptionnelles. Le chantier dure environ deux ans (1196-1198). Château-Gaillard impressionne les contemporains. Son architecture, inédite en Occident, s’inspire des dernières expériences de fortifications, notamment vues en Terre sainte. Son donjon, sa double enceinte et son ouvrage avancé le destinent à résister efficacement à l’artillerie de l’époque.

Une mort incongrue

Richard Cœur de Lion ne peut pas juger l’efficacité de sa forteresse. Sitôt une trêve conclue avec le roi de France, il se détourne de la Normandie pour un nouveau théâtre d’opération. Le vicomte Aymar de Limoges s’est rebellé contre lui. Le baron rebelle possède notamment le château de Châlus-Chabrol que Richard vient assiéger en personne. Le 26 mars 1199, au soir, le roi inspecte les défenses devant les fossés. Il s’écarte imprudemment du grand bouclier de bois qu’on porte devant lui. Du haut du rempart, un arbalétrier ennemi en profite pour lui décocher un carreau d’arbalète qui se plante dans l’épaule de Richard. L’intervention maladroite d’un chirurgien aggrave le mal. La gangrène s’installe. Le 6 avril, Richard meurt. Il n’avait que 42 ans.

Sauf à les diriger contre les infidèles, le pape avait condamné l’utilisation des arbalètes à cause de leur caractère déloyale. Ces armes frappent de loin et anonymement. Les princes n’appliquèrent pas l’interdiction pontificale, conscients de l’efficacité des jets. Richard Cœur de Lion a d’ailleurs multiplié les archères dans les tours de Château-Gaillard.

Qu’un roi meurt à la guerre, rien d’infamant mais Richard, le roi chevalier, succombe non pas au cours d’une bataille mais suite à un lâche tir d’arbalète. La signification de cette mort sans gloire interroge les contemporains. La forteresse de Châlus-Chabrol n’en est pas moins prise et l’arbalétrier assassin est écorché vif avant d’être pendu.

Gisants de Richard Ier Cœur de Lion et d’Aliénor d'Aquitaine à l'abbaye de Fontevraud. Médiathèque de l'Architecture et du Patrimoine.

Gisants de Richard Ier Cœur de Lion et d’Aliénor d’Aquitaine à l’abbaye de Fontevraud. Médiathèque de l’Architecture et du Patrimoine.

Bibliographie

  • Favier Jean, Les Plantagenêts: origines et destin d’un empire, XIe-XIVe siècles, Paris, France, Fayard, 2004.
  • Flori Jean, Richard Cœur de Lion: le roi-chevalier, Paris, France, Payot & Rivages, 1999.

Laurent Ridel

Historien de formation, je vis en Normandie. Ma passion : dévorer des livres et des articles d'historiens qualifiés puis cuisiner leurs informations pour vous servir des pages d'histoire, digestes et savoureuses.

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3 Responses

  1. jauregui dit :

    Quel magnifique et intarissable sujet que l’histoire de notre patrie, la Normandie ! C’est un réel plaisir de vous lire.

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