Basse-Normandie et Haute-Normandie, une division ancienne

Annoncée en 2014 par le président de la République François Hollande, la refonte de la carte régionale a fait grincer des dents. Sauf en Normandie où certains ont vu la possibilité de corriger une aberration : la partition entre Haute-Normandie et Basse-Normandie. Cette actualité est l’occasion de revenir sur les origines de cette division. Contrairement à l’idée commune, la coexistence de deux régions normandes remonte bien au-delà des années 1950-60.

Deux hauts-fonctionnaires tranchèrent la Normandie

Dans les années 1950, l’État prend conscience du déséquilibre entre le développement de Paris et celui de la province. En conséquence, il réfléchit à coordonner l’activité des différentes administrations afin de favoriser l’essor économique en dehors de la région parisienne. Comme le département apparaît comme un cadre trop restreint, l’action portera sur un ensemble administratif plus conséquent et nouveau : les régions, c’est-à-dire des groupes de départements. En 1956, Jean Vergeot, commissaire général adjoint au Plan, crée un découpage du territoire français : 22 régions dont la Haute et la Basse-Normandie. Le haut-fonctionnaire a sacrifié l’unité de l’ancien duché de Normandie. Sa partition repose sur des critères plus économiques qu’historiques.

  • La Basse-Normandie est plus rurale, soudée au massif armoricain par ses paysages bocagers et ses flux d’échange avec le Grand Ouest.
  • La Haute-Normandie est plus industrielle, tournée vers la capitale grâce au couloir de la Seine.

Bref, d’un côté une région à développer ; de l’autre une région où aménager la croissance.

En 1960, un autre haut-fonctionnaire, Serge Antoine, est chargé de revoir ce découpage mais il confirme finalement la distinction entre une haute et une basse Normandie.

La Basse-Normandie et la Haute-Normandie

Les deux régions normandes, une création en 1956 encore en place cinquante plus tard (Open Street Map)

La consolidation des deux régions normandes

Au début de la Ve République, les régions françaises (qui ne s’appellent pas encore ainsi d’ailleurs) ressemblent à des coquilles vides. Cependant, au fur et à mesure des lois de déconcentration et de décentralisation, les nouvelles entités prennent de la consistance.

  • En 1964, mise en place d’un préfet de région
  • En 1972, formation d’un conseil régional
  • En 1982, transformation des régions en collectivités territoriales au même titre que les départements ou les communes. Les conseillers régionaux sont désormais élus au suffrage universel ; le président du conseil régional dispose d’un pouvoir exécutif

De cette institutionnalisation, il résulte un enracinement des régions et de leurs délimitations. Si la plupart des élus locaux s’accommodent de la cohabitation de deux régions normandes, on entend aussi de plus en plus de voix qui dénoncent l’absurdité de ce découpage. Sous-entendu : encore des énarques qui sans concertation, sans connaissance du terrain, imposent leur volonté niant le passé et les traditions d’une région. Sauf que la distinction entre une haute et une basse Normandie a des racines réellement profondes si on se donne la peine de remonter les siècles.

Aux véritables origines de la Basse et de la Haute-Normandie

Probablement sans le savoir, Jean Vergeot et Serge Antoine, les deux auteurs du découpage régional dans les années 1950, réanimaient un schéma bien plus ancien qu’eux.

Jean Cuvelier était un trouvère qui chanta vers 1380 les exploits de Bertrand du Guesclin après sa mort. Il déclame notamment : « en ce temps estoyent en Constantin [Cotentin] Anglois et Navarroys [Navarrais] en plusieurs villes et chasteaux et moult endommageoient la basse Normandie ». Quelques années plus tard, c’est au tour de Jean Froissart, un chroniqueur plus connu, d’employer cette même expression « Basse-Normandie ». A l’évidence, dès le Moyen Âge, une division s’opère au sein du duché de Normandie. Même si les deux auteurs ne définissent jamais la situation et l’étendue de cette sous-région bas-normande, on devine, à partir de leurs indications, qu’elle correspond à la partie proche de la Bretagne. Le Cotentin en constitue l’élément le plus évident. La Basse-Normandie semble correspondre à la Normandie la plus éloignée de Paris.

La seconde moitié du XVIe siècle semble être une étape décisive dans cette élaboration d’une Normandie bipartite. Le roi institue deux grands officiers militaires, des lieutenants généraux, pour suppléer le gouverneur de Normandie : l’un est chargé de la « Basse-Normandie », l’autre a autorité évidemment sur la « Haute-Normandie ». Ensuite, aussi bien les cartes que les livres d’histoire et de géographie ou encore les dictionnaires reprennent cette distinction infrarégionale. L’étendue des deux régions ne se calque pas exactement sur nos actuelles haute et basse Normandie. La Dives, un modeste fleuve entre Caen et Lisieux, forme, semble-t-il, la ligne de séparation. En ce temps, le pays d’Auge est donc dans le giron haut-normand, contrairement à la situation actuelle.

La Basse-Normandie et la Haute-Normandie en 1719

Une Basse-Normandie et une Haute-Normandie sur une carte de 1719 ! Détail d’une carte Ile de France. Champagne. Picardie. Normandie. Bretagne. Maine. Anjou. Touraine. Orléanois. Nivernois. Berry. Bourbonnois / Par J. B. Bourguignon d’Anville (Gallica)

Deux Normandie depuis toujours

La distinction d’une basse et d’une haute Normandie pourrait-elle constituer une des clés de lecture de l’histoire normande ? En effet, on ne peut qu’être frappé par la conclusion commune des nombreux historiens et archéologues, quelque soit leur période de prédilection : il y a toujours eu une opposition entre la Normandie occidentale et la Normandie orientale.

Dès la préhistoire, Guy Verron remarque que les archéologues ne trouvent pas les mêmes objets entre d’une part le Cotentin, le Bessin, les bocages virois et ornais et, d’autre part, les plaines orientales et la vallée de la Seine. Une distinction qui repose sur la nature géologique des sols. « On sent que les parties sédimentaires de la Normandie gravitent autour du Bassin parisien alors que les marges armoricaines sont empreintes de fortes influences bretonnes », constate-il.

Au temps de la conquête romaine, on a toujours ces deux parties qui ne regardent pas dans la même direction. César inclut parmi les Armoricains les tribus « normandes » des Unelles du Cotentin, les Abrincates de l’Avranchin, les Esuviens de la région de Sées.

En 911, le Viking Rollon reçoit de Charles le Simple non pas la Normandie mais sa partie orientale correspondant grosso modo à la Haute-Normandie actuelle. A charge pour le chef scandinave d’étendre vers l’ouest, vers la « Bretagne », la concession originelle. Cette Bretagne semble intégrer la Basse-Normandie car, au cours des VIIe, VIIIe et IXe siècles, la région a été traversée de multiples influences bretonnes : installation d’évêques bretons sur quelques sièges épiscopaux, missions d’évangélisation conduites par des Bretons comme saint Samson ou saint Malo, intégration au royaume breton du Cotentin et de l’Avranchin

De même, l’historienne Christine Le Bozec souligne pour le XVIIIe siècle « le déséquilibre économique intranormand » entre les généralités de Caen et d’Alençon et la généralité de Rouen. Du côté ouest (Caen et Alençon), un territoire enclavé, rural, traditionnel et routinier dans ses activités économiques ; du côté est (Rouen), un espace intégré à l’économie marchande, riche de son agriculture, de son commerce, de ses industries, et stimulé par le marché parisien.

De cette analyse, ne concluons pas de la fiction de l’unité normande. Les facteurs de rapprochement sont au moins aussi nombreux que les fractures. La Normandie a vécu pendant des siècles sous des institutions communes : un duché puis un gouvernement, un archevêché, une coutume propre… Auprès d’inconnus, un Normand se présente rarement comme un Haut-Normand ou un Bas-Normand. Il se dit Normand tout court. La fusion des deux régions normandes a indéniablement une pertinence. Même Serge Antoine, le commissaire en charge du découpage régional en 1960, en convient maintenant. Dans une interview en 2004, il déclarait « si c’était à refaire, je ne ferais qu’une seule Normandie ».

Pour en savoir plus

Lire l’interview de Serge Antoine, l’homme qui a dessiné les régions dans l’Express. Il est notamment intéressant de comprendre sa méthode  et de découvrir ses quelques regrets sur son travail.

A moins que vous ne préfériez une interview vidéo du même fonctionnaire en 2010

 

Laurent Ridel

Historien de formation, je vis en Normandie. Ma passion : dévorer des livres et des articles d'historiens qualifiés puis cuisiner leurs informations pour vous servir des pages d'histoire, digestes et savoureuses.

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3 Responses

  1. Blondel dit :

    Je suis Normande de Vernon, haute Normandie et en même temps la porte Normande. Je suis plutôt pour l’union des deux Normandie qui est un plus pour chacune des deux. L’industrie côté hte Normandie et la culture côté basse Normandie. Les deux unies font une région formidable, tant sur le plan géographique qu’historique avec les plages du débarquement.
    Quelle superbe région de France.

  1. 29 mars 2014

    […] Le 14 janvier 2014, le président de la République François Hollande envisageait la réduction du nombre de régions en France, laissant entrevoir la possibilité d’une unification de la Haute et de la Basse-Normandie. L’occasion de revenir sur cette partition de la Normande. Contrairement à l’idée commune, la coexistence de deux régions normandes remonte bien au-delà des années 1950-60.Le passé normand puisé aux meilleures sources  […]

  2. 14 avril 2014

    […] Le passé normand puisé aux meilleures sources  […]

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