On se trompe sur les vikings

C’est l’avis de Régis Boyer, l’un des meilleurs spécialistes de l’ancienne civilisation scandinave. L’esprit enfiévré par leurs exploits, notre image des vikings serait en partie fantasmée. En particulier en Normandie, territoire qui doit sa naissance aux hommes du Nord, il y a plus de mille ans.

Viking dans le parc archéologique Archeon aux Pays-Bas (Hans Splinter sur Flickr, licence creative commons)

Mythe 1 : Les Vikings étaient des guerriers redoutables, féroces et invincibles

C’est l’image traditionnellement donnée par la littérature aux Vikings. Quasiment des surhommes animés par la seule violence. Selon Régis Boyer, cette image relève du « mythe viking », qui pendant 1000 ans a tantôt noirci leur portrait, tantôt glorifié. Dans l’esprit des moines contemporains, les Vikings ne pouvaient être que le fléau envoyé par Dieu pour amener les chrétiens à s’amender. Les assaillants étaient auréolés d’une aura diabolique. Au XIXe siècle, certains théoriciens, poètes ou romanciers voyaient les hommes du Nord comme les éléments d’une race supérieure.  Virils, endurcis par le froid scandinave et les embruns, ils auraient régénéré par leur sang un Occident amolli. Derrière le viking, se cache l’aryen, blond aux yeux bleus.

Régis Boyer réhumanise ces Vikings. D’après lui, il est exagéré d’en faire une société guerrière. Elle se compose plutôt de propriétaires paysans, de pêcheurs, de commerçants qui, à un moment de leur histoire, ont choisi les raids de pillage, pour s’enrichir, sans jamais renoncer totalement à leur activité productive ou marchande. Si les vikings ont si bien réussi à extorquer les populations européennes, ce n’est pas à cause de leur prétendue force ou de leur supériorité technique militaire (peu évidente en dehors de leurs bateaux), mais parce qu’ils exploitaient des circonstances favorables, notamment la décomposition de l’empire de Charlemagne. Les Carolingiens, déjà englués dans des querelles internes, opposèrent rarement une résistance sérieuse aux Scandinaves. A la même époque, les Sarrasins et les Hongrois profitèrent aussi cette faiblesse pour lancer des raids.

Marchand viking

Marchand viking dans le parc Archeon aux Pays-Bas (Hans Splinter sur Flickr, licence creative commons)

Mythe 2 : La Normandie a été envahie par les Vikings

« Envahie » suppose une invasion. Or, Régis Boyer estime le terme abusif car les vikings étaient trop peu nombreux pour submerger numériquement les populations autochtones. Au Danemark, en Norvège, en Suède, la pauvreté des sols et les conditions climatiques interdisaient des effectifs pléthoriques. Pour cette même raison démographique, parler de « colonisation » de la Normandie par les Vikings semble exagéré à ses yeux. Régis Boyer préfère parler d’« installation par petits groupes ». Cependant, d’après le nombre de toponymes en Normandie comportant des mots ou des anthroponymes d’origine scandinave, la thèse semble difficilement tenable : appartiennent à cette catégorie, tous les villages ou les hameaux dont le noms se terminent en -tot (Sassetot, Victot, Lanquetot…), en -beuf (Elbeuf, Belbeuf…) ou en -fleur (Honfleur, Harfleur…). Soit plusieurs centaines de noms. Avec énergie, Régis Boyer réplique qu’il faut se méfier de ces rapprochements linguistiques. Les toponymes en question pourraient tout aussi bien renvoyer au saxon, une langue germanique très proche de l’ancien scandinave. Or, on sait qu’un demi-millénaire avant l’installation des Vikings, la Normandie a fait l’objet d’invasions saxonnes, notamment venues de la mer. Prouver une implantation scandinave en profondeur à partir de la toponymie serait hasardeux.

Mythe 3 : La conquête de l’Angleterre par Guillaume le Conquérant est le dernier exploit des Vikings.

Les historiens s’accordent pour fixer la fin des raids vikings vers le milieu du XIe siècle. L’expédition d’Angleterre conduite en 1066 par Guillaume le Conquérant, duc de Normandie et sixième successeur de Rollon, en serait l’épilogue. Se lancer à la conquête d’un royaume, faire traverser la mer à une armée, voilà en effet une entreprise, une aventure digne d’un Viking. Et pourtant, Régis Boyer l’exclut : 1066 est un « fait français ». A cette date, soit environ 150 ans après l’installation officielle des hommes du Nord, la Normandie n’est plus viking. Leurs descendants se sont fondus dans la population. L’assimilation a été d’autant plus irréversible qu’ils étaient, Régis Boyer le rappelle, peu nombreux, et qu’en prime, ils ont toujours montré une « étonnante faculté d’adaptation » dans tous les pays où ils se sont installés.Tapisserie de Bayeux, le départ des bateaux normands.

Le passage de la Manche par le duc de Normandie Guillaume. Tapisserie de Bayeux. (Damian Entwistle sur Flickr, Licence Creative commons).

Bibliographie

  • Boyer Régis, Les Vikings: histoire et civilisation, Paris, France, Perrin, 2004.

Laurent Ridel

Historien de formation, je vis en Normandie. Ma passion : dévorer des livres et des articles d'historiens qualifiés puis cuisiner leurs informations pour vous servir des pages d'histoire, digestes et savoureuses.

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